Nous sommes les chardons… ardents

«L’homme est fait pour écouter les oiseaux et pour leur donner des noms, disait le père, aujourd’hui, le bruit des machines est arrivé aux oreilles des gens et ils ne comprennent pas qu’ils en ont la migraine. Pourtant, c’est normal, nos oreilles sont faites pour entendre le vent dans les arbres et pas plus d’une ou deux voix à la fois. Mais les habitants des villes n’entendent plus rien, car ils sont assourdis par le bruit de la planète entière.» C’est de ça que le père avait voulu se préserver en venant habiter la montagne, en montant plus haut que les voitures, là où nul n’ose plus se rendre aujourd’hui. Il m’avait emmené là pour que j’apprenne à écouter autre chose que tout ce bruit, m’avait-il expliqué un jour où je lui demandais pourquoi on n’allait pas vivre ailleurs.

Martin a grandi avec son père, « une sorte de résistant face à un système qui vient nous dicter nos faits et gestes jusque dans notre mort », dans une cabane en montagne, isolée par les livres, des piles de livres jusqu’au plafond, « dans ce nid d’homme calfeutré contre le monde ». C’est lui qui lui faisait l’école, lui apprenait des savoirs sur la nature, de l’histoire, de la philosophie, de la politique. « L’histoire s’inscrit dans les paysages, mais celui que nous avions sous les yeux ne racontait pas la politique, les guerres de religion, l’esclavage, la financiarisation de l’économie. Notre paysage, et c’est sûrement pour ça que mon père l’avait choisi, disait la nature enfouie en l’homme, le marronnage, la vie d’un autre siècle, mais pas les grands mouvements de l’histoire contemporaine que mon père m’expliquait le soir, quand nous résumions les livres qu’il me demandait d’étudier. » Il a toujours vécu là-haut, là où les « lois dictées aux hommes et aux bêtes » n’arrivent pas, ni les idées qui racontent « qu’il faut gagner beaucoup d’argent pour être heureux et réussir sa vie, ou acheter plein d’objets pour se sentir bien ». Il y a développé un certain rapport au monde. S’occuper des plantes et des bêtes entretient un lien particulier, privilégié avec la nature. « Cela apprend à attendre et à accepter que tout ce qu’on entreprend ne réussisse pas. » La mort violente du père vient brusquement tout bouleverser.

Ce roman ravira tout autant ceux qui en feront une lecture très… terre à terre, comme ceux qui sauront saisir les filigranes d’une critique sociale, entendre la pressante invitation à « allumer un feu » ici et maintenant, puis « commencer à reconstruire le monde ».

ENTRETIEN AVEC ANTONIN SABOT

Ernest London : Comment présenteriez-vous, en quelques mots, cette histoire qui restera toujours plus riche et complexe que ce qu’on pourrait en dire ?

Antonin Sabot : Disons que c’est l’histoire d’un jeune homme, Martin, qui a été élevé dans la montagne par son père, très à l’écart de ses contemporains et de la civilisation. Au tout début du livre, son père meurt ce qui va obliger Martin à se frotter au monde « réel ». L’intérêt provient de ce que ce jeune homme qui a grandi de manière radicalement différente de la nôtre va poser un regard neuf sur notre monde. C’est une sorte de « Lettres persanes » modernes dont le narrateur vient d’un monde où l’on apprécie et respecte la nature, où l’on connaît les lois de la montagne, où l’on sait écouter les bêtes et le vent.

Ernest London : Votre roman est publié dans la collection Terres de France qui accueille ce qu’on appelle de la littérature de terroir, associée, à tort ou à raison, à une vision patrimoniale voire passéiste de la culture paysanne d’autrefois. Pourtant à l’instar de vos personnages qui remplissent certaines tâches à la ferme à la façon des anciens, non pas pour « vivre comme avant, mais pour rester libres », peut-on dire que votre propos dénonce plutôt la modernité qu’il ne revendique un retour nostalgique à la tradition ?

Antonin Sabot : À un moment du livre, le personnage de Martin s’interroge sur les « idées qui font croire qu’elles sont des lois », qui en acquièrent la force et qui s’imposent aux individus alors qu’elles ne sont que des slogans dans lesquels nous baignons et que nous ne parvenons plus à remettre en cause. C’est pour s’en préserver que son père est parti vivre dans la montagne, loin des réseaux de communication.
En ce sens, on peut dire que la modernité telle qu’on nous la présente n’est qu’une forme de contemporanéité extrême qui ne dit rien d’autre que « je suis maintenant », « je suis ce qui se fait » comme s’il n’y avait pas d’autre choix. Or, beaucoup comprennent aujourd’hui que ce modèle qui se présente comme étant le seul possible est asservissant pour les êtres humains (et pour les autres animaux, encore pire). Pour être libre, alors, il faut sortir de cette modernité, c’est sûr. Mais avec l’objectif d’en construire une autre. C’est ça qu’essaie de dire Martin, et qu’a essayé de mettre en pratique son père.

Ernest London : Vos personnages sont abondamment nourris par leurs lectures, physiquement immergés dans les livres. Pourtant vous faites le choix de n’en citer aucun, si ce n’est un roman, sans toutefois le nommer, laissant, sans doute, vos lecteurs projeter leurs propres références, attention très honorables. Nous sommes cependant fort curieux de connaître les piliers de votre bibliothèque, au-delà de Giono, vraisemblablement, qui apparaît en exergue de votre texte.

Antonin Sabot : Il y a deux parts (au moins) dans les livres qui m’ont menés à écrire le mien. Il y a d’abord la partie en rapport à la nature, qui débute comme vous avez dit avec Giono pour aller ensuite sur les Américains comme Ron Rash, David Vann ou Edward Abbey, c’est-à-dire des romans. Mais aussi des essais comme ceux de Baptiste Morizot qui appellent à revoir nos liens avec le reste du vivant. Et Thoreau, évidemment, surtout « La Vie sans principe », je crois.
Pour le reste c’est tout un ensemble de réflexion sur le travail et la société contemporaine qui m’ont influencé comme « Eloge du carburateur » de Matthew B.Crawford, « Accélération » de Hartmut Rosa, « Bullshit jobs » de David Graeber.
Sinon, je lis beaucoup de science-fiction, mais c’est encore une autre histoire.

Ernest London : Votre parcours personnel peut faire écho à cette histoire. Même si vous ne vivez sans doute pas de façon aussi isolée et autarcique en Haute-Loire, vous aussi avez « bifurqué », avez-vous quitté Paris pour fuir ce que Bernard Charbonneau appelait « la banlieue totale » et d’autres « la métropole » (et la métropolisation son processus d’expansion) ?

Antonin Sabot : Oui, d’ailleurs j’ai bien aimé, récemment « Habiter contre la Métropole » aux éditions Divergences. J’aime surtout leur notion d’ « habiter pleinement », même si je l’applique ou la comprend peut-être à ma façon. J’ai l’impression que là où je vis je peux m’investir totalement ancrer ma vie dans un réel qui est modelable, à l’inverse de Paris, où je vivais avant, sur laquelle l’individu n’a aucune prise. Il y a beaucoup de ça dans mon livre (même si je l’ai écrit avant de lire « Habiter… ») quand les personnages parlent de « laisser des traces », d’influer sur l’environnement dans lequel ils vivent.

Pour ce qui est de bifurquer, ça vient un peu de Damasio, je crois, qui parle pas mal des marges comme d’un espace possible de construction d’autres modèles. Ce que j’aime dire en poussant un peu plus loin sur l’idée de vie en marge, c’est que lorsque l’on cherche à se faire une place dans un milieu (je faisais moi-même partie du très compétitif « milieu journalistique ») c’est qu’on doit toujours se battre pour y rester. Alors que si on se place dès le départ à la marge et qu’on vous repousse, vous resterez toujours à la marge. C’est un peu comme ça aussi que j’ai lu récemment « Nos Cabanes » de Marielle Macé. Avec cette idée que les « cabanes » (parfois métaphoriques) sont des lieux que l’ont peut habiter vraiment et construire une résistance à partir d’elles.

Ernest London : Vous connaissez cependant la région depuis bien plus  longtemps ?

Antonin Sabot : Oui. Je suis né à Saint-Etienne, et je venais en Haute-Loire tous les week-ends ou presque avec mes parents. Mais j’ai ensuite eu une longue période sans venir, où la campagne ça me paraissait un peu vieux-jeu et ennuyeux (à la fin de mon adolescence et au début de l’âge adulte sans surprise). Et puis je suis revenu, à la faveur de reportages notamment, pour me rendre compte que les choses bougeaient ici aussi et que j’avais envie d’y prendre ma part.

Ernest London : Si votre récit se déroule plutôt dans une région d’alpage, où les crêtes servent de frontière avec le pays voisin, certains paysages de Haute-Loire vous ont-ils directement inspiré ?

Antonin Sabot : Beaucoup de noms de lieux dans le roman sont détournés de noms autour de mon hameau à Mézères. Mais j’ai essayé de prendre ceux qui avaient un lien avec mon histoire, une dimension symbolique. Par exemple certains des personnages habitent au hameau d’Oursier, parce qu’ils sont reclus d’une certaine manière, et cela provient du suc d’Orsier, au-dessus de Mézères, dont le tour est une de mes promenades favorites. Plus généralement, pour décrire les paysages, je ne faisais parfois que me pencher à la fenêtre et contemplait les sucs d’Eymeral ou de Jalore, qui entourent Mézères et sont véritablement magnifiques.

Ernest London : Quels liens entretenez-vous avec la nature dans votre pratique de l’écriture ? Arpenter les paysages (que vous ne soyez pas adepte de cette pratique serait bien surprenant) participe-il à votre inspiration, à votre mise en condition, à votre rédaction ?

Antonin Sabot : J’ai plutôt tendance à écrire très tôt le matin. Les idées viennent à la fraîche quand tout le monde dort et que j’entends les oiseaux chanter en ouvrant les volets. Plus tard dans la journée, c’est effectivement en forêt que je me recharge à la fois physiquement pour m’éloigner de l’ordinateur et reposer mes yeux, mais aussi que je laisse venir les idées. C’est dans l’effort physique de la marche que l’esprit se repose, et se prépare à repartir le lendemain.

Ernest London : Vous racontez la brutale destruction d’un « jardin solidaire » à Paris. Comment ressentez-vous le projet de déviation de la RN88 entre Le Pertuis et Saint-Hostien, à quelques battements d’ailes de chez vous ?

Antonin Sabot : Pour moi, de la même manière c’est un gros gâchis au nom du profit des promoteurs ou du BTP. Lors de la dernière conférence de presse de Laurent Wauquiez qui présentait les travaux, un manifestant qui a réussit à s’infiltrer (le seul face au dispositif sécuritaire énorme et absurde si on en croit la presse) lui a lancé que c’était un projet du passé. Un journal local rapporte qu’il a dit « vous êtes le passé, monsieur Wauquiez ». D’une certaine manière, il se trompe. Je pense que c’est plutôt un projet du contemporain absolutiste. Cette « modernité » dont nous parlions plus haut qui ne reconnaît qu’elle-même, qui ne pense qu’au maintenant immédiat. C’est un projet qui fait table rase de ce qui existait auparavant (car il le considère comme dépassé) et qui ne tient pas compte du futur, puisque tout porte à croire que continuer dans la même direction (tout bagnole, artificialisation des sols, accélération…) nous asservit déjà et nous précipite contre le mur. En ce sens, tous ceux qui sont attachés à la fois au passé et au futur devraient s’opposer au doublement de cette route et réclamer d’autres aménagements pour pacifier les passages de la nationale dans les bourgs, ce qui est évidemment nécessaire.

Nous sommes les chardons, d’Antonin Sabot
Éditions Presse de la Cité – Collection « Terres de France » – Paris – Octobre 2020

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