Médicaliser pour ne pas soigner…

Médicaliser pour ne pas soigner…

On observe actuellement une tendance à la médicalisation extensive de problématiques socio-politiques ou existentielles. Or, cette dynamique induit manifestement des effets d’occultation et d’invisibilisation ; mais aussi, paradoxalement, une véritable mise à mal du Soin.

« Le contrôle de la société sur les individus ne s’effectue pas seulement par la conscience et par l’idéologie mais aussi dans le corps et par le corps. La médecine est une stratégie biopolitique » Michel Foucault

Ce billet voudrait dénoncer un paradoxe apparent : d’un côté, il est fait le constat d’une surmédicalisation de certaines problématiques sociales et existentielles, qui ne devraient pourtant pas relever d’une approche strictement médicale ; et d’un autre côté, on peut observer, en parallèle, une situation intolérable de privation de soins pour des publics pourtant très fragilisés et nécessitant un accès à véritable prise en charge médicale.

La pandémie de COVID 19 est à ce titre particulièrement révélatrice. En effet, les mesures prises ont été essentiellement des mesures sanitaires d’urgence, tant sur le plan des interventions curatrices que prophylactiques. Cependant, il parait désormais évident que l’ampleur du phénomène épidémique était aussi en lien avec d’autres facteurs sociaux, démographiques, politiques, qui ont été absolument négligés en faveur d’une pure gestion médicale en flux tendue, rendue nécessaire par un démantèlement systématique des institutions soignantes depuis des décennies. Dès lors, il n’y avait plus le choix, et l’impératif indiscutable de préserver la vie justifiait sans équivoque une gouvernance autoritaire et le plébiscite d’un biopouvoir absolu entre les mains d’experts ayant une légitimité scientifique mais non démocratique.

Pourtant, en septembre 2020, Richard Horton, le rédacteur en chef de la prestigieuse revue Lancet, invitait déjà à ne plus considérer la situation sanitaire liée au COVID-19  comme une pandémie mais plutôt comme une syndémie, c’est-à-dire comme une rencontre entre une maladie virale provoquée par le Sars-Cov2 et un ensemble de facteurs épidémiologiques et environnementaux qui, par leur synergie, ont pu aggraver les conséquences de la diffusion virale sur l’ensemble d’une population déjà fragilisée par certains modes de vie, par certaines comorbidités préexistantes sur le plan collectif, ou surtout par certaines carences structurelles des systèmes de protection communs, tant sur le plan social que sanitaire.

Une syndémie est effectivement définie comme « l’agrégation d’au moins deux maladies ou problèmes de santé dans une population pour laquelle il existe un certain niveau d’interface biologique ou comportementale délétère qui exacerbe les effets négatifs de chacune des maladies impliquées ». A cela, il faut rajouter les conditions d’environnement au sens large qui peuvent contribuer à aggraver les effets physiologiques de telle ou telle affection : manque d’accès aux soins, isolement social, précarité, invisibilisation, etc. Dès lors, ces interactions s’entrelacent et se renforcent particulièrement pour certains groupes sociaux et, en conséquence, il peut être constaté une corrélation entre une dégradation de l’état de santé et la précarisation des conditions socio-économiques.

Ainsi, le virus a déferlé sur la population, en venant aussi révéler toutes les fragilités de notre « corps social » : pathologies chroniques en rapport avec certains effets cumulatifs des inégalités et de comportements socialement déterminés (obésité, hypertension, diabète, troubles cardio-vasculaires, etc.), démantèlement du système de soin, impréparation tragique du fait d’une politique gestionnaire en flux tendu, traitement indigne de la vieillesse, hyperindividualisme et délitement des solidarités, anomie sociale, etc. Les effets tragiques de l’épidémie ne peuvent ainsi être uniquement rabattue sur la seule virulence et contagiosité du virus.

Comme le rappelle David Harvey, « dans de nombreuses régions du monde prétendument « civilisé », les gouvernements locaux et les autorités régionales/étatiques, qui constituent invariablement la première ligne de défense dans les situations d’urgence de ce type en matière de santé et de sécurité publiques, ont été privés de financement du fait d’une politique d’austérité visant à financer des réductions d’impôts et des subventions aux entreprises et aux riches ».

Extrait du Blog du Dr BB

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