Huitième épisode

LE QUATRIEME JOUR
(L’histoire de l’ordinateur)

La machine à écrire posée sur la table, X1 a téléphoné au responsable remplaçant du centre social.
Il était tout à fait normal qu’elle lui téléphone. Le centre social est un partenaire officiel de notre atelier d’artistes itinérants et je suis dans l’erreur, passer un coup de téléphone ne constitue pas nécessairement un acte de guerre.

— Moi : Tu as raison, passer un coup de téléphone ne constitue pas nécessairement un acte de guerre, mais en ce qui me concerne j’ai pris comme règle de ne jamais demander plus de trois fois la même chose. Je lui ai demandé hier de me prêter un des six ordinateurs qui ne servent en plus à personne, et ce au mépris du contribuable, tu lui as ce matin en arrivant refait part de notre désir. C’est fini, en ce qui me concerne je ne demanderai plus rien, et je ne leur demanderai plus jamais rien. Je peux parfaitement taper sur cette machine à écrire.
— X1 : Il faut que tu comprennes que tu es payé. Tu gagnes en quarante heures ce qu’ils gagnent eux en un mois de travail. C’est-à-dire en gros que tu es quatre fois plus payé qu’eux, en plus de ça, ils n’ont pas à répondre immédiatement à nos demandes. Ils ne sont pas à notre service.
— Moi : C’est bien pour cette raison que je préfère ne plus jamais rien leur demander. Evidemment je suis certainement excessif. J’ai une formation politique. Je suis capable remplacer un ordinateur par une machine à écrire. Je ne me sens pas humilié, ni frustré. Mais la question demeure.
Comment réagir face à des individus qui ne tiennent pas parole. Et je me demande aussi comment réagiraient ce qu’il est convenu d’appeler « les jeunes » lorsque les responsables sociaux affirment qu’ils ne sont pas à leur service… (Un temps). Faut peut-être pas surpris ensuite des caillassages des hommes de théâtre… Excuse-moi… (Bruit de perceuse)… de revenir sur cette question, mais il me semble que c’est le responsable remplaçant du centre social qui t’a dit devant moi que dès que M. sera arrivé, M. nous apportera l’ordinateur. Je ne mens pas, n’est ce pas?
Des coups de marteau
— X1 : Tu as raison dans ton raisonnement, tout est politique, la non fourniture de l’ordinateur qui à mon avis est provisoire est un acte politique, mais encore une fois, nous occupons le terrain, nous pourrons ensuite présenter notre travail, pour l’instant nous devons nous attacher à défendre nos convictions.
— Moi : Cette affaire d’ordinateur n’a aucune importance. Simplement moi je suis quelqu’un de politisé. Je peux analyser la situation. La Mairie nous a déporté de ce centre culturel désaffecté parce qu’ils veulent se débarrasser de nous.
Le Ministère nous soutient car ils sont censés présenter des projets innovants qui ne l’engagent en rien et le Maire ne peut pas s’opposer au Ministre de la Culture. Car c’est le Ministre de la Culture qui en accord avec le gouvernement distribue les investitures pour les prochaines élections. Entrer en conflit ouvert avec la direction du parti, constitue pour le Maire un acte suicidaire. C’est une affaire entendue. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils nous acceptent, il s’agit pour eux de nous créer une situation intenable qui nous amènera à partir. Le Pouvoir Politique est contraint d’attirer les artistes afin de démontrer qu’ils luttent contre la mondialisation, contre “le fric” comme ils disent, et en même temps il s’agit pour eux de nous acheter afin que nous servions de caution morale à leur inefficacité. Franchement ne pas utiliser six ordinateurs, excuse moi, mais il faut vraiment être taré; c’est du même niveau que de construire un supersonique pour quelques privilégiés qui détruit l’environnement et qui en plus s’écroule sur l’autoroute.

Le panneau fixé sur le grillage

Bruit de perceuse.
Silence

— X2 : Tu ne peux pas nous aider à tenir le panneau droit, à deux on n’y arrivera pas.
— Moi : En tout cas il ne faudra pas s’étonner après que les jeunes mettent le feu aux voitures.

Un autre panneau fixé au grillage
— X1 : Nous traversons tous des périodes de doute, je n’ai pas dormi de toute la nuit, toute la nuit je me suis demandé si notre action était utile, si notre démarche était judicieuse.

Écran noir.

— Moi : Je n’ai pas dépassé les limites. Je n’ai pas pris le pinceau. Je n’ai pas trempé le pinceau dans le pot de peinture. Je n’ai pas écrit : (les caractères cyrilliques peints sur le panneau) « POUR UN FRONT UNIQUE CASSEUR INTELLO JUIF ISLAMISTE CONTRE LE POSTE DE COMMANDEMENT». Je ne suis pas un irresponsable. Je ne suis absolument pas un irresponsable. Je suis conscient de mes responsabilités.
Je suis solidaire de l’association qui m’emploie. Je ne suis pas le bouffon de la Mairie.
Et je tiens à délivrer des mots d’ordre clair.
J’écris en petits caractères sur le panneau «pour un front unique casseur intello juif islamistes…»

— X2 : Tu pourrais faire attention, non, ce n’est quand même pas difficile de tenir un panneau droit pendant que je perce.

Je repeints en blanc les petits caractères.

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