Un livre qui renverse toutes les idées reçues sur l’immigration : Trajectoires
et Origines 2, publié par L’INED, (l’Institut national d’études démographiques, organisme public.), Sous la direction de Cris Beauchemin, Mathieu Ichou et Patrick Simon
Une grande enquête sur l’immigration et les immigrés a été menée en 2019-2020 auprès de 27 000 personnes issues de l’immigration. Présentée comme l’enquête quantitative la plus importante consacrée aux trajectoires des immigrés et de leurs descendants en France.
Il s’agissait alors de répondre aux demandes de multiples institutions, aussi bien qu’aux exigences du règlement statistique européen et aux besoins de la recherche. Le renouvellement de l’enquête TeO est la solution qui a été retenue par l’Insee, en lien avec l’Ined, pour produire des informations quantitatives sur la diversité des origines en France et les discriminations. Ce qui caractérise TeO2, comme TeO1, est d’être une enquête multithématique qui apporte des éclairages complémentaires ou originaux sur de nombreux sujets mal connus par la statistique publique. Dans son principe, TeO recueille des situations objectives et des expériences subjectives déclarées. L’enquête vise ainsi à mieux comprendre les trajectoires administratives et sociales des personnes immigrées, de leurs descendants et de l’ensemble des populations vivant en France métropolitaine.
Les innovations de TeO2
Cette nouvelle enquête conduite de 2019 à 2020 sur un échantillon de plus de 27 000 personnes (âgées de 18 à 59 ans) permet d’analyser les processus de participation à la société dans les domaines aussi bien socio-économiques que socioculturels. Le questionnaire contient des nouveaux développements sur la santé, les pratiques culturelles, la religion et des questions d’opinion à propos de l’immigration, de la diversité et de l’égalité de genre. Enfin, l’enquête s’est intéressée pour la première fois à cette échelle aux petits-enfants d’immigrés (troisième génération) en incluant des questions sur l’origine des grands-parents, d’une part, et en conduisant une enquête expérimentale complémentaire auprès des petits-enfants d’immigrés d’origine non européenne, d’autre part.
Une société marquée en profondeur par l’immigration sur la longue durée et la mixité
La possibilité de décrire la troisième génération (les petits-enfants d’immigrés) apporte une lecture en profondeur des marques de l’héritage de l’immigration sur la structure de la population. Alors que parmi la population âgée de 18 à 59 ans, 13 % sont immigrés et 11 % descendants d’immigrés de la deuxième génération, la troisième génération en représente 10 % (au moins un grand-parent immigré). Un tiers de la France métropolitaine a ainsi un lien direct à l’immigration sur trois générations. Ces strates sont cependant entremêlées avec la population majoritaire dès la première génération à travers les unions mixtes.
La mixité des unions est non négligeable pour les immigrés : 39 % ont un conjoint d’une autre origine, dont 29 % sans ascendance migratoire. À la seconde génération, la mixité est encore plus prononcée : 59 % des enfants d’immigrés ont un conjoint d’une autre origine, dont 45 % sans ascendance migratoire. Le fait d’être issu d’un couple mixte renforce cette dynamique de mixité dans l’union : 90 % des descendants de couple mixte ont un conjoint qui n’est pas de l’origine du parent immigré, dont 74 % qui n’ont pas d’ascendance migratoire. Réciproquement, 12 % de la population majoritaire est en couple avec un conjoint immigré ou descendant d’immigré. Ces dynamiques de mixité se traduisent par une extension du lien à l’immigration qui concerne désormais, par les origines ou par alliance, 41 % de la population âgée de 18 à 59 ans.
Des inégalités persistantes selon les origines
L’ouvrage met en évidence la permanence d’inégalités entre les populations immigrés, mais également leurs descendants, et le reste de la population dans plusieurs domaines essentiels de la vie sociale. Il révèle que l’expérience des discriminations a augmenté depuis la précédente enquête, notamment en raison du sexe, et que celle-ci est très présente parmi les minorités racisées, dont l’origine et la couleur de peau exposent à la stigmatisation et à de nombreux désavantages dans la vie sociale.
Les immigrés et leurs descendants d’origine maghrébine et d’Afrique subsaharienne restent plus exposés que les autres groupes d’origine immigrée ou que la population majoritaire aux difficultés scolaires, ainsi qu’aux discriminations dans l’accès à l’emploi, au logement et à la santé. Ces inégalités se produisent alors même que les indicateurs d’intégration, au sens d’une pleine appartenance et participation à la société, se confirment. Ce sont ainsi 71 % des immigrés, 94 % des descendants de deux parents immigrés et 98 % des descendants de couple mixte qui se sentent français, à comparer aux 97 % de la population sans ascendance migratoire.
Ce sentiment d’appartenance nationale coexiste avec un attachement au pays d’origine des parents pour la seconde génération : 75 % avec deux parents immigrés partagent l’appartenance nationale du pays de leurs parents, et 46 % de ceux issus d’un couple mixte.
De même, l’usage du français au cours de l’enfance est très présent dans les familles immigrées, le plus souvent en combinaison avec la langue des parents : 86 % des descendants de deux parents immigrés ont parlé français avec eux dans l’enfance, dont 68 % en combinaison avec la langue des parents.
Dans un paradoxe que l’ouvrage cherche à éclairer, les descendants d’immigrés sont ainsi simultanément bien plus intégrés à la société française que les immigrés eux-mêmes dans leurs pratiques culturelles et leurs appartenances nationales, et plus exposés aux discriminations fondées sur leurs origines ou couleur de peau et au racisme. Celles-ci concernent également les Français originaires de l’Outre-mer et leurs descendants nés dans l’hexagone.
Au-delà des inégalités, l’ouvrage, qui s’appuie sur l’expertise de chercheurs en sciences sociales, économistes et statisticiens, éclaire aussi les dynamiques de mobilité sociale et les formes diversifiées de participation à la société française. Il montre comment les trajectoires individuelles se construisent à l’intersection des conditions sociales, des parcours migratoires, des politiques publiques et des expériences vécues.
Un outil scientifique pour éclairer le débat public
En documentant de manière fine les expériences, pratiques et trajectoires sociales des personnes issues de l’immigration et de la population sans ascendance migratoire (appelée « population majoritaire » dans l’ouvrage), l’enquête TeO2 fournit des données inédites pour comprendre les transformations de la société française. Par le détail des analyses rendu possible par la taille et la composition spécifique des échantillons et la quantité d’informations collectées, l’ouvrage souligne les limites des approches globales ou homogénéisantes sur les questions migratoires, et les caricatures des enjeux de la diversité culturelle en France qui sont trop souvent diffusées dans les débats publics.
Les chercheurs mettent en évidence la diversité des parcours et des situations, ainsi que les effets durables des inégalités sociales et des discriminations sur les trajectoires individuelles. Les auteurs rappellent enfin l’importance de disposer de données statistiques robustes pour objectiver les débats publics et mieux évaluer les politiques menées dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, du logement, de la lutte contre les discriminations ou encore de la cohésion sociale.


