Insouciances du cerveau

Depuis quelques années, avec le développement exponentiel de la neuroscience cognitive, de la neuro­imagerie, de la neuropsychologie, on accorde une place toujours plus grande au cerveau, qui régenterait désormais non seulement notre pensée, mais aussi nos émotions, nos doutes, nos amours, etc., au point que ce n’est plus tant l’humain qui pense, est ému, doute, aime etc., mais la « matière cérébrale », promue au rang d’ordonnatrice despotique de nos vies et de nos espérances. Après Creuser la cervelle (PUF, 2012), Emmanuel Fournier dresse un réquisitoire d’insouciance contre ce nouvel ordre cérébral qui, à force de neurocertitudes, nous prépare, à nous écervelés, un monde d’encervelés à la merci des Pères Ubu de la neuroquelquechose.

Je souhaiterai vous faire partager l’enthousiasme que j’ai eu à lire « INSOUSCIANCES  du CERVEAU »précédé de Lettre aux écervelés, d’Emmanuel Fournier –philosophe, médecin, professeur enseignant l’éthique et la physiologie à Sorbonne Université-. C’est un texte à ne pas manquer pour ceux et celles qui réalisent combien est devenue asphyxiante la sécurité des neurocertitudes et la prescription d’obéir à la vision de l’Humain réduite à son cerveau. Ce n’est pas une mince affaire que cet avenir de l’homme neuronal que les politiques sont entrain de nous construire en instrumentalisant les recherches scientifiques de façon mensongère et abusive.
Tout comme François Gonon, neurobiologiste n’a pas manqué de souligner ce retour à une neuromythologie (cf  Griesinger « les maladies mentales sont des maladies du cerveau » 1895  et Kraeplin « leurs causes sont biologiques et héréditaires » 1905) Emmanuel Fournier analyse et dénonce  aussi ce grand mythe de la modernité : « le cerveau devenu le prête-nom de dogmes qui ne se disent pas, qui envahit nos discours car nous lui faisons dire bien davantage que ne le voudrait la raison scientifique. La fortune de l’idée de cerveau : toute la panoplie des stratégies de marketing est activée (domination neurocognitiviste s’armant de l’autorité de la science, de fait neuropseudoscience et toute celle de l’évangélisation, comme s’il était de la plus haute importance de répandre et de populariser une conception cérébralisée de l’Humain. Le cerveau devient un instrument de manipulation. »
Trop peu nombreux sont les ouvrages et les prises de paroles pour informer et critiquer combien les politiques et les lobbies ont mis la main sur la recherche scientifique de façon à exclure les enfants dès la maternelle en alléguant de multiples dysfonctionnements et en les étiquetant d’handicapés tout en les privant de lieux de soins réels ou en excluant dans des mouroirs toutes ces personnes usées par le travail sous couvert d’Alzheimer ! Toutes ces figures de fragilité en souffrance aujourd’hui sont considérées comme ayant un cerveau non rentable ou insuffisamment productif (puisque le cerveau est considéré comme un capital) pour répondre aux attendus d’une société orchestrée par le profit et bourré de médicaments dont nous pouvons suspecter leur efficacité. Ce contexte idéologique qui ne cesse de se targuer de preuves scientifiques et de tous ces experts pour éliminer les plus démunis ou les plus malheureux m’a donné à faire le lien avec ce qu’écrivait A. de Tocqueville il y a 200 ans dans son livre De la démocratie en Amérique en s’inquiétant de voir sombrer les démocraties dans la servitude volontaire et doucereuse. Il théorisait le caractère bienveillant de ces mises sous tutelle administratives, homogénéisantes et excluantes. « Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde(…) Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux retirés à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ces concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul. Au dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge  d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux (….) Il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leur principales affaires (…) Que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »
Je vous transmets quelques uns des propos d’E.Fournier en espérant qu’ils vous donneront le désir de le lire dans son intégralité. « Ainsi fait on du cerveau la cause de la vie sociale alors que l’imagerie cérébrale ouvrent à des possibilités inédites et devraient nous déprendre de nos préjugés et relancer notre pensée…..de fait elle photographie un individu coupé du monde, confiné dans une machine, sommé d’y effectuer une tâche, sans penser à autre chose qu’aux consignes données : bref c’est le soumettre à un véritable conditionnement pour le rendre mesurable dans un monde contrôlé car il faut créer une pensée de laboratoire qui puisse s’adapter au cerveau de laboratoire requis par l’enregistrement d’images afin de coller aux hypothèses. On voit bien le profit que l’on peut tirer à faire passer de simples corrélations pour des liens causaux et à dire que l’activité de telle région cérébrale est cause de telle fonction…car pour le regard neuroconverti l’image estprofondeur et la pensée se voitdans l’image (!!) OR les images cérébrales ne donnent pas de quoi reconnaître la pensée !! Cette nouvelle facticité permet une objectivation de soi, d’un soi neurochimique, neurocentré,… désocialisé, dépsychologisé, déhistoricisé…

Pourquoi nous tournons-nous vers une explication cérébrale ? Pourquoi croire devoir s’y asservir ?

Que signifie la fascination exercée par le cerveau ? Clé de rêves ? Clé de réels savoirs ? Clé de réels pouvoirs ?
N’est-on pas déjà entrain de se servir de nos cerveaux pour coudre nos vies selon des fins qui ne sont pas les nôtres ? De quelles missions le charge-t-on ? Au profit de quels intérêts sa caution est-elle convoquée ?
La science  a fabriqué un cerveau « moyen » abstrait, calculé, alors qu’aucun cerveau réel ne fonctionne comme lui et nous pouvons interroger de quoi, de qui cette science du cerveau est-elle la science ? puisqu’en normant les images, on a gommé toutes les différences… Penser comme tout le monde, chacun sait ce que cela veut dire… Car les cadres normatifs que proposent les neurosciences ne sont pas seulement descriptifs ils ont une valeur PRESCRIPTIVE… alors que la reconnaissance du pluralisme cérébral devrait nous faire admettre la diversité de façon de penser , d’apprendre, de vivre, d’aimer… Une stigmatisation ne tient pas aux caractéristiques mentales, physiques, cérébrales ou biologiques d’un individu mais aux conditions sociales qui épinglent ces caractéristiques  comme anormales ou déficitaires selon des normes  définies par l’époque. Les neuroscientifiques ne sont-ils pas en droit de prendre des distances vis-à-vis des utilisations politiques et démagogiques qui sont faites sous le nom de cerveau par principe d’insoumission à un nouvel endoctrinement ?
De quoi s’aveugle-t-on quand on tient à réduire nos créations mentales, nos relations psychosociales, nos structures anthropologiques à des représentations neuroscientifiques ? Notamment à considérer comme synonyme de parler d’une personne ou d’un cerveau ? alors qu’une image cérébrale ne délivre qu’une identité factuelle ( qui ainsi objectivée et arrêtée n’a pas d’autre réalité que ce qui, en elle, a bien voulu entrer dans les fonctions de reconnaissance et d’invariance imposées ) et ne dit pas ce que nous sommes… Ces caractérisations jamais achevées libèrent des possibles et soulignent la liberté que chacun a de dépasser les identifications où on l’enferme… car on se fabrique avec les autres, grâce à eux, en leur empruntant, en les laissant nous sortir de nous mêmes… L’individualisation repose sur une relation signifiante d’un individu avec les autres et se construit dans des dimensions psychologiques et sociales sur lesquelles les déterminants cérébraux n’ont qu’une prise partielle, pouvant les perturber mais non les résumer. L’identité n’est jamais finie, fixe ou figée… nous nous connaissons tous sous diverses facettes, parfois incohérentes, contradictoires, incompatibles… nous mesurons notre ressort d’indétermination…Si une personne doit s’assujettir à des normes extérieures pour être identifiée par elles, c’est qu’elle ne s’y limite pas ! »
Il semblerait que « Si je veux rester dans le coup, il faille faire référence au cerveau : on vend du cerveau et la science est invitée à alimenter ce neuromarketing en contribuant à créer de la valeur cérébrale. Le cerveau  vaut parce qu’il permet d’échapper à nos autres représentations qui ont leur nécessité dans notre vie quotidienne et qui peuvent en retour nous aider à nous libérer du cerveau. Comme si le cerveau n’était pas aussi une idée ou une pensée ! Comme s’il ne se situait pas dans un champ de pensée et de réflexivité. User d’une neuroterminologie donne une nouvelle sorte d’existence à ceux qui s’en emparent. Je dois suivre la nouvelle norme, faire de la neurophysiologie, de la neurogrammaire, de la neuroéthique, de la neuropédagogie, de la neurosociologie, de la neuroéconomie, du neuromanagement. La puissance du cerveau est d’abord celle d’un formidable objet de marketing. On exploite de coûteux appareils qu’il faut rentabiliser. On manipule des fictions, elles nous guident ou nous gouvernent d’autant mieux que nous travaillons à les faire exister, ne serait-ce, qu’en transplantant de façon insouciante ces jargons scientifiques dans notre langage commun ».
« Certains ressentent comme une peine ou une souffrance la nécessité de penser. Ils y voient une contrainte dont ils n’aperçoivent ni la nécessité ni le sens. Il leur semble qu’ils auraient un effort à faire pour  penser. En effet, il y a un effort à faire pour se détacher des préjugés ordinaires, des obéissances communes, pour ne pas reprendre toujours les mêmes routines… Cela peut aider alors de croire que le cerveau pense pour nous (on pense sans y penser !) puisqu’il est demandé à chacun d’être cérébralement averti du contrôle exercé par le cerveau sur nos vies, nos pensées, nos facultés… Donc  qu’il est bien « naturel » d’adhérer aux normes… Mais ne savons-nous pas, tous, qu’il pense aussi parfois pas comme nous le voudrions et qu’un autre de ses penchants  serait de refuser  de suivre ce qu’on lui dit, de résister à répéter ce qu’il a déjà fait ? Résistance à tout enrôlement, au nom de la séparation des savoirs et des devoirs ou par esprit de révolte contre toute espèce de dogme… Mais aussi par craintes de manipulation devant cette mise en œuvre d’un avenir neuronal partagé suivant la nouvelle exigence sociale » et je préciserai à des fins politiques visant une déresponsabilisation et une mise en terre du désir et du Collectif
« La question qui intéresse notre liberté aujourd’hui n’est pas de déterminer les conditions conduisant un regard à en supplanter un autre mais de faire jouer les différentes explications pour essayer de donner à la pensée  des possibilités de distanciation et des espaces de circulation. Un travail jamais fini, toujours susceptible  d’être affiné, nuancé, réorganisé pour créer ensemble des échanges inédits.»
Propos rapportés du texte d’Emmanuel Fournier « Insouciances du cerveau ». Editions de l’éclat. 2018. 18 euros.

Liliane Irzenski
Paris le 04/05/2019

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