Dixième épisode

Répondant à un appel d’offre de la Mairie, l’association ILfautlefaire me demande de recueillir les propositions des habitants concernant une éventuelle réhabilitation d’un centre socio culturel désaffecté

LE SIXIEME JOUR

ET LES ENFANTS PARLERENT

La Mairie n’a toujours pas signé la convention.

Ils signeront la convention très prochainement. Le Maire vient juste de rentrer de vacances. Il n’a pas eu le temps de signer la Convention, mais il signera très rapidement la Convention.

Ma ligne a triomphé.

Nous sommes à l’heure. Nous ne sommes pas en retard. Je n’ai pas rappelé le responsable du centre social. Je l’ai appelé trois fois et ensuite je ne l’ai plus rappelé. Je n’appelle jamais plus de trois fois le même interlocuteur. C’est une règle. Une règle inflexible.

Il est impossible de vivre sans un minimum de règle inflexible.

L’éducateur apporte l’ordinateur. L’ordinateur fonctionne.

Je n’ai pas encore peur.

Je n’ai aucune raison de m’angoisser.
Je ne m’angoisse pas.

Les marches du centre social.

La couverture d’une revue pornographique déchirée.
Quelques touffes d’herbe.
Deux jeunes me guettent. Ils barrent le passage.
Ils me voient. Je ne peux pas reculer.
J’accélère le pas. Les deux jeunes me regardent fixement. Les deux regards des deux jeunes se font de plus en plus insistants. Ma première pensée ne concerne pas le vol de mon portefeuille.

Il fait jour. Il ne fait pas nuit. Ils attendent une réponse.

Un jeune est en droit d’attendre une réponse d’un adulte.

Je suis un adulte. Je ne suis plus un jeune.

— Moi : Bonjour, ça va?
— Le jeune : Dites monsieur vous avez pu voir pour la Mosquée?
— Moi : Vous voulez construire une Mosquée dans le centre culturel désaffecté?
— Le second jeune : Oui, c’est ça.

Un temps

— Moi : Franchement, (ça commence mal) Je ne sais pas quoi vous répondre… On peut se tutoyer… Oui bon d’accord. Moi je ne sais pas comment on fait pour construire une mosquée. Je suppose qu’il faut amener du sable, du ciment, du mortier. En fait, je suis Juif, d’ailleurs je ne vais jamais à la Synagogue, et je ne sais pas non plus comment c’est fait une synagogue.
N’importe quoi…

Je mens et à des jeunes, des islamistes en plus.

Je ne sais pas si c’est prudent.

Je n’ai pas envie de prendre une barre de fer sur la tête.
Les jeunes ne sourient pas. C’est clair ils n’ont pas envie de rire. Je ne ris pas. Je ne dois pas rire. Un rire pourrait être interprété comme une marque de mépris.
— Moi : Je vais vous donner une réponse. Mais attention c’est une réponse à titre privé. Je ne parle pas au nom de l’association qui m’emploie ni au nom de la Mairie. Je ne défends pas la Mairie. Je ne travaille pas avec des Elus. Il n’y a pas d’Elus municipaux, il n’y a que des hommes de pouvoir… A titre privé donc, je suis parfaitement disposé à vous laisser prier, si vous voulez prier, moi ça ne me dérange pas, simplement je veux pouvoir continuer à écrire à l’ordinateur, je veux pouvoir continuer à téléphoner et à recevoir mes copines, bien que ces derniers temps, je n’ai plus beaucoup de copines, chaque fois que j’ai une relation amoureuse déclarée, je perds tous mes copines, c’est d’ailleurs pas vraiment marrant.

Toujours le même silence

— Le premier jeune : Vous êtes d’accord ou pas avec notre proposition?

La question est posée.

Si je refuse de leur donner un lieu de prière, ce qui n’est pas en plus de ma compétence, ce soir ou demain ou après demain le centre culturel désaffecté sera bousillé, et les politiques seront bien contents de nous avoir éliminés.

— Moi : Je suis incapable à titre privé d’écouter quelqu’un parler pendant une heure. Je ne supporte pas les discours interminables. Je suis peut être un névrosé et un malade. Je suis incapable d’écouter quelqu’un pendant plus d’une heure. Je ne peux pas rester immobile, je suis un grand nerveux, et puis je crois qu’il n’y a pas besoin de clergé, nous n’avons pas besoin d’élus. Nous n’avons pas besoin d’intermédiaire entre nous et Dieu et entre nous et le Parti. Le Clergé et le Parti nous empêchent de nous exprimer… C’est peut être encore une fois un effet de ma névrose. Enfin si vous voulez prier, bien sûr c’est votre droit… Tu comprends, je ne peux pas m’opposer à votre demande, enfin à ta demande… Tenez, enfin tiens si tu veux, pour être clair, tenez je vous signe un papier, tout de suite, vous pouvez écrire Pierre Merejkowsky à titre privé est d’accord pour que les jeunes puissent prier dans le centre culturel désaffecté à condition que moi Merejkowsky, je puisse continuer à téléphoner, à taper sur l’ordinateur et à téléphoner à mes copines, enfin… les copines, c’est peut être pas la peine d’en parler, ma copine officielle m’a défendu de la filmer, elle m’interdit de parler d’elle dans mes écrits, elle ne me fera pas de procès, bien sûr, mais c’est pas la peine de tout embrouiller (un temps) vous pouvez enlevez «de continuer à téléphoner à mes copines».
— Le premier jeune : On n’a jamais dit qu’on voulait occuper tout le lieu, on prie, si vous voulez prier avec nous, vous venez, si vous voulez pas prier, vous ne priez pas et puis après on peut tous être ensemble à discuter de ce que vous voulez dans le centre. C’est pas un problème.
— Moi : Nous sommes d’accord, mais je préviens que je ne prends pas l’engagement de me taire. Si l’imam parle pendant des heures, moi je refuse de l’écouter (un temps). Je ne veux pas être démagogique. Je me suis assez emmerdé pendant leurs interminables cours au lycée pour écouter la parole d’un imam, d’un antimondialiste, ou d’une directrice d’école.

L’échafaudage.
La perceuse.

— Moi : Il y a du nouveau, il faut qu’on réagisse. Un groupe de deux jeunes m’ont demandé si j’étais d’accord pour la construction de leur mosquée, et en mon nom bien sûr, je leur ai dit oui.

Bruit de perceuse

— X1 : Qu’est-ce que tu dis?
— Moi : Je leur ai dit en mon nom que j’étais d’accord pour qu’ils construisent une mosquée, mais que c’étaient à eux d’assumer cette décision.
— X2 : Tu peux attendre un peu, on a presque fini.
— Moi : Il est hors de question de nous cantonner dans une attente. Tu as dit que nous étions au service des habitants, une demande a été formulée, il est hors de question que nous adoptions les mêmes modes de fonctionnement des autres, c’est à dire de leur répondre “faites un dossier, nous étudierons le dossier, pour l’instant le responsable est en vacances, est en réunion, est occupé, rappelez demain, rappelez la semaine prochaine”.J’ai préféré dire oui tout de suite. Je ne vois pas pourquoi les enfants n’auraient pas le droit de peindre sur les murs. J’ai cependant ajouté que je ne voulais pas être obligé d’écouter un prêche pendant des heures.
— X1 : En ce qui me concerne je tiens à agir dans le cadre de la laïcité. Les Religieux ne sont pas pour moi au service de la population.
— Moi : J’ai encore une fois parlé en mon nom.

Un temps

— X1 : Je te fais venir précisément pour que tu parles en ton nom.
— Moi : En attendant qu’est ce qu’on fait de cette demande qui vient des habitants? Un temps, à moins que les jeunes ne soient pas considérés comme des habitants, mais comme des jeunes, c’est une possibilité, mais je pense que nous devrons alors justifier cette position.
— X2 : On finit ce qu’on est en train de faire.

Bruit de perceuse

— Moi : D’accord on finit ce qu’on est en train de faire. Mais moi je suis sûr qu’ils vont revenir et si nous ne tenons pas nos engagements, je pense que notre position deviendra rapidement intenable. Il sera en effet inutile d’espérer un quelconque soutien de la part du poste de commandement (la Mairie)

La machine à écrire.

Bruit de machine à écrire.
En fait, je suis toujours confronté à ma propre solitude, je ne sais pas me servir de l’ordinateur. Chez moi j’utilise un Mac et ils m’ont donné un PC. Ce n’est pas une manœuvre politique. Il ne faut pas exagérer. La Mairie ne sait pas que j’utilise un Mac. Et ils ne connaissent même pas mon nom. Je ne pense pas en l’état actuel de la situation qu’il soit opportun de demander à X2 de m’aider à me servir du PC. Nous avons réussi à obtenir un ordinateur en partenariat et il n’est pas convenu qu’une personne de la Mairie m’aide à m’en servir. La Mairie n’a pris aucun engagement sur ce sujet et il serait stupide de leur donner un prétexte pour nous attaquer. Nous pouvons demander une formation pour des habitants, voir pour des jeunes, mais en aucun cas pour un artiste, c’est l’évidence même. C’est une simple question d’honnêteté intellectuelle.

— Le premier jeune : Alors monsieur vous avez parlé aux autres, qu’est ce qu’on fait ?

Bruit de machine à écrire

— Moi : Je suis effectivement autorisé à parler en mon nom. Je vous répète que je ne vois aucun inconvénient à vous donner l’autorisation d’aménager une partie de ce lieu en un local à prière. A ceci près que je tiens à avoir la possibilité de continuer à taper à la machine.

— Le second jeune : Très bien, alors qu’est ce qu’on fait, monsieur?
— Moi : Eh bien vous prenez un pinceau, vous écrivez “mosquée” sur la façade et vous repeignez une pièce Allez demande un pinceau et de la peinture à X1 en précisant bien que vous êtes des habitants du quartier… Chez nous c’est la femme qui commande, c’est comme ça et c’est très bien
Un silence

 

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