Feuilleton prolétarien

Sixième épisode

Répondant à un appel d’offre de la Mairie, l’association ILfautlefaire me demande de recueillir les propositions des habitants concernant une éventuelle réhabilitation d’un centre socio culturel désaffecté

LE DEUXIEME JOUR

ET LA REUNION FUT !

Un panneau noir
Des bruits d’avion
Des bruits lointains
Une machine à écrire se met en marche puis s’arrête
Un enfant pleure
La ligne idéologique que je défends a été reconnue. X2 est en retard. Je suis en retard. Nous sommes en retard. XI nous reproche violemment notre retard. Il est inadmissible d’être en retard. Nous devons savoir pour quelle raison nous agissons. Le retard est la marque d’une méconnaissance totale d’un mode de fonctionnement. Je ne suis pas responsable de mon retard. X2 est arrivé en retard. Je ne suis pas arrivé en retard. Nous sommes partis en retard. Je ne voulais pas être en retard. Nous sommes arrivés en retard. Je ne suis jamais en retard. Je finis toujours les films que je réalise.
Je ne veux pas sombrer dans l’irrationnel.
Je ne dialogue pas. Je n’écoute pas. Je ne suis pas à l’écoute.
Une telle attitude ne peut engendrer que le vide autour de moi, la solitude, voir même la masturbation.
Il faut encore une fois connaître les raisons de son propre mode de fonctionnement.
Ma ligne a manifestement triomphé.
J’ai créé mon propre réseau. X1 comme moi exige que nous soyons à l’heure.
Je suis heureux.
Très heureux.
On ne peut pas agir sans une structure mentale clairement définie. Mon ancienne copine était systématiquement en retard. Je l’ai viré. Ou bien c’est elle qui m’a viré. Je ne sais pas.
En tout cas nous ne nous entendions plus et ça n’a pas d’importance de savoir qui vire qui. Il était convenu que X2 me prendrait à une porte de la ville dans sa voiture à huit heures quinze. Il est arrivé à huit heures trente cinq. X2 ne vit plus avec XI. X2 est un homme. X1 est une femme. XI et X2 ne vivent plus ensembles. Ils sont séparés. Je ne vis pas avec une femme qui arrive en retard. Ma nouvelle copine est toujours à l’heure. Nous ne sommes jamais en retard
Je ne savais pas que la ponctualité accompagnait le processus du questionnement. J’avais la certitude que X1 a été systématiquement en retard lorsque nous avions rendez vous. X1 n’est pas ma maîtresse.
Il ne s’agit pas de s’interroger sur le sens et la question concernant l’existence ou l’absence d’une maîtresse.

Il s’agit de s’interroger sur le sens d’un retard.

Un jour, j’ai eu tord, j’ai injurié X1 au téléphone. XI était en retard, ou plutôt elle n’avait pas répondu au message que j’avais laissé sur son répondeur téléphonique. (Ce qui peut s’apparenter à une forme de retard ou en tout cas d’inexactitude) J’avais alors rappelé en affirmant qu’elle n’était qu’une conasse (sic) et que j’en avais assez de servir d’alibi culturel pour une association qui avait pour but de questionner.
J’ai commis une grave erreur en traitant X1 de conasse.
Une injure laissée sur un répondeur ne respecte pas les lois de la République et de la laïcité.
Encore une fois, j’agis avec stratégie. Ils ne me réduiront pas au silence en prenant comme prétexte que je ne respecte pas les lois de la laïcité. J’ai répété au délégué de la SCAM que je ne me livrerais à aucune voie de fait en sa présence et que j’avais jamais affirmé que les administrateurs de la SCAM détournaient les fonds des sociétaires à leur profit. Je n’ai jamais frappé la femme avec qui je vis. Une fois, je reconnais que j’ai failli frapper sur O. O. m’avait annoncé qu’elle retournait chez elle, enfin chez sa mère, à Mexico (au Mexique), mais je me suis retenu à temps, je suis sorti de la pièce que ma mère met généreusement à ma disposition et j’ai bu trois verres d’eau glacée. Et puis ensuite j’ai téléphoné à Y. Mais Y. m’a dit qu’il était las de m’écouter. De toute façon, je suis inexcusable, il est inadmissible de traiter les gens de conasse sous prétexte qu’ils sont en retard. Ce cadre défini par l’horaire et le refus du recours à l’injure, et la destruction de biens municipaux ou publics, y compris la destruction de chaises municipales et laïques me paraissent essentiels et je ne reviendrai plus sur ce point essentiel.
J’ai cependant été étonné d’entendre X1 nous affirmer qu’elle tenait à ce que nous respections un horaire (lorsque je l’avais injuriée, elle n’avait pas du tout reconnu qu’elle était en retard et j’avais dû finir par lui présenter des excuses, des excuses qu’elle n’avait d’ailleurs pas accepté, elle avait tenu à préciser qu’un mode de fonctionnement de définit par des paroles et non par des intentions).

Mon propre questionnement ne s’est pas cantonné dans l’analyse de cette nouvelle ponctualité qui correspond à ma propre ligne idéologique.
X1 avait affirmé pendant la réunion qu’elle refusait d’être placée au gré des désirs de la Mairie.

Nous avions été finalement placés dans les locaux du centre culturel désaffecté.
Ce placement ne correspondait pas aux désirs de X1 qui affirmait qu’en échange de l’argent qu’elle apportait pour la Biennale nous n’avions aucun compte à rendre à la Mairie.

Il était fort possible que X1 ait été amenée à céder sur ce terrain et à accepter notre placement dans les locaux du centre culturel désaffecté, en revanche, elle n’avait pas dû céder sur la définition exhaustive de notre activité, elle avait probablement dû se résoudre à donner un horaire précis de nos interventions. Il est en effet évident qu’une Mairie a besoin de s’engager sur des horaires d’intervention précis. La discipline librement consentie et laïque obéit à un minimum de règle.
L’horaire fait partie de ces règles.

Sans horaire, il serait impossible de faire décoller un avion supersonique.

Le fait qu’il explose au dessus de l’autoroute n’est pas lié à un horaire. Il ne faut pas tout mélanger, n’est ce pas? «Donc tu t’accroches toujours à cette idée de finir les films que tu entreprends,» affirme P. (P. est un ivrogne que n’ai pas vu depuis trois ans et que j’ai retrouvé par hasard dans un café que je ne fréquente pas)
«Tu en es encore là,» ajoute P.
«C’est dommage,» complète P.
Finalement je me demande pourquoi la Mairie ne m’a pas directement embauché.
Je suis à l’heure.
Je filme le terrain.
Je finis toujours mes films.
Je ne dépasse jamais le budget qui m’est fixé.
Car la Mairie, elle aussi, comme moi a besoin d’une structure.
Une structure qui permettra de donner des comptes clairs aux électeurs inscrits sur les lites électorales.

Les électeurs qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales, on s’en fout. Ils n’ont qu’à rester dans leurs tours.
Trois chaises derrières des barbelés.
Sur une chaise une machine à écrire.
Un bruit de machine à écrire.
Les avions à réactions déchirent le silence.
Quelques bruits dans le lointain, aboiements, enfants…

— Moi : Nous n’allons pas continuer à parler de ce retard
— X2: C’est entendu, désormais nous serons à l’heure.
— Moi : Nous devons essayer de définir un emploi du temps. Je propose que le vendredi nous mangions ensemble. Nous organiserons un repas de quartier. Le jeudi nous aurons un invité. Cet invité sera le fruit de notre volonté, il est parfaitement inutile que l’invité existe en tant que personne physique. Nous n’avons aucun compte rendre à la Mairie.
— X2 : Moi je propose de fixer des panneaux sur les barbelés qui entourent le centre. La population pourra exprimer ses désirs avec la peinture et les pinceaux que nous mettrons à sa disposition
— Moi : Moi je propose de réaliser un film en prenant appuie sur la description réaliste de toutes nos activités. Éventuellement je mêlerais quelques réflexions autour du phénomène de Loft Story mais je ne crois pas que ce soit parfaitement utile dans les circonstances présentes.
— X1 : Je vous demande à tous deux d’être là tous les jours prévus, à savoir le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi, il n’est pas nécessaire que vous soyez tous les deux là, mais il faudrait qu’un de vous deux soit obligatoirement là.
— Moi : Les barbelés, le centre désaffecté, tout ça me plaît, je ferai tout ici, la bande son, les bandes sons, la prise de vue. Il faudrait juste qu’on me prête un ordinateur. Ce n’est pas un caprice. Un ordinateur me permettra de prendre des notes en direct.
— X1 : Aucun problème, le centre social est en partenariat avec nous et il est normal qu’il nous prête un ordinateur.
— X2 : Pourra- tu également acheter une perceuse, elle servira à fixer les panneaux de bois sur les barbelés, je pense que l’investissement d’une perceuse pourra être utile par la suite.
— X1 : Je ne pourrais peu- être pas être là tous les jours, j’assure l’interface entre vos demandes en tant qu’artiste et la Mairie. Je pense que nous pouvons acheter une perceuse. Nous pourrions également si vous êtes d’accord, fixer un calicot annonçant l’ouverture de notre atelier d’expression artistique et itinérant. Avez-vous d’autres questions?
— Moi : Je compte également organiser un festival de cinéma sur des bases claires. Il ne s’agit pas d’insérer. D’ailleurs je n’ai rien à dire. Crois tu qu’il serait utile de monter un partenariat avec Zaléa?
— X1 : Je n’ai pas envie que tu fasses venir Zaléa à cette occasion. Zaléa est une télévision associative, elle n’a pas à récupérer notre boulot, en plus si c’est pour t’entendre répéter devant leur caméra que tu n’as rien à dire, je n’ai pas envie de t’entendre répéter que tu n’as rien à dire. D’ailleurs il me semble que tu aurais mieux à faire que de répéter que tu n’as rien à dire.
— Moi : En tout cas, il est exclu que je fasse le ménage ou que je repeigne les murs de centre culturel désaffecté. Je veux bien vous aider à porter des sacs de ciment dans un esprit de solidarité, mais c’est tout. Les artistes ne doivent pas culpabiliser. Nous ne partageons pas le quotidien des exclus. Nous sommes des privilégiés de la culture et du système, c’est en entendu, mais ce n’est pas en nous reniant que la société changera. Je ne suis pas un militant révolutionnaire. Je sais dans quel camp je me situe. Je suis parfaitement lucide sur ce point. Mes films constituent un acte militant. Je n’irai pas seul au casse pipe et je ne casserais pas de chaise.
— X1 : En tout cas, pour reprendre ton expression, il est clair que ton travail se situe dans le champ politique et c’est pour cette raison que je t’ai engagé.
— Moi : Nous sommes d’accord. Je réalise un film entre neuf heures et midi, le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi. J’occupe le terrain. Je reste sur le terrain. C’est une affaire entendue.

Les barbelés, la ficelle sur la porte d’entrée du centre désaffecté.

— X1 : Je pense qu’il sera utile d’acheter le plus rapidement possible une perceuse et de commander les lettres que nous allons coller sur le calicot.
— Moi : Je m’excuse d’insister, je tiens à être en accord avec vous. Je n’invite pas de journaliste, ni Zaléa. Nous refusons de nous ouvrir sur l’extérieur parce que nous sommes un groupe, et que nous défendons une ligne politique. Une ouverture sur l’extérieur risquerait de remettre en cause notre ligne politique par un phénomène de récupération, c’est bien ça?
— X1 : Nous ne participons pas à un système de consommation. La reconnaissance médiatique je m’en fiche. Je ne cherche pas à créer un centre d’art contemporain pour l’élite. Je ne cherche pas non plus à promouvoir des artistes.
— Moi : Nous sommes d’accord. Nous n’avons pas à essayer de toucher le plus grand nombre de personnes. La création prime sur le nombre.
— X1 : Dans ce même ordre d’idée je ne suis pas convaincue que ta nouvelle copine plasticienne ait sa place parmi notre groupe. Je ne veux pas des spectateurs à l’affût de sensationnel, je veux des acteurs.
— X2 : Très bien, elle ne viendra pas, c’est toi qui décide.
— Moi : Je résume. Nous ne sommes pas une base terroriste. Nous ne sommes pas l’avant garde du prolétariat. Il ne s’agit pas de proposer à la population de nous rejoindre dans notre lutte contre la répression républicaine et laïque. Il ne s’agit pas de créer un parti insurrectionnel. Il s’agit de s’interroger.
— X1 : Nous sommes au service des habitants. Les habitants de cette cité n’ont pas accès à l’Art et nous réfléchissons sur la place d’un art qui ne touche qu’une élite dans la société.
— Moi : Je veux parler en mon nom. Ma mise en interrogation et non ma mise en examen, mais non je plaisante ha ha ne peut concerner que mon propre Moi.
— X1 : Nous sommes d’accord. Nous nous appuyons sur des individus. C’est pour cette raison que je refuse que les professeurs fassent défiler leurs classes dans notre atelier itinérant. Je veux justement m’adresser aux enfants qui ne sont pas amenés par leurs professeurs Notre action ne se situe pas dans un cadre institutionnel. Nous ne sommes pas des éducateurs, nous ne sommes pas des animateurs. Nous sommes des artistes.
— Moi : Dans ce cas, notre objectif ne consiste pas à faire venir un maximum de public, je suis d’accord.
— X1 : Notre action ne consiste pas à juger, à évaluer, mais à questionner.
— Moi : Nous avons donc pris la décision de gérer nous mêmes notre cadre. D’où l’importance de nos engagements. Tu vas installer les panneaux et moi je vais réaliser un film. Il n’est donc pas question d’accepter le cadre défini par la Mairie. Je propose que tous les vendredis nous organisions un repas de quartier. Nous ne chercherons pas à faire venir les habitants du quartier. S’ils viennent tant mieux. Mais le fait qu’ils ne viennent pas me paraît totalement secondaire. Ce qui compte c’est l’organisation de ce repas de quartier, la fréquentation est secondaire, de même je propose que nous ayons tous les jeudis un invité, dans le même esprit, si l’invité ne vient pas, ça n’a aucune importance, l’important est de maintenir le cap, nous avons un invité tant mieux, il ne vient pas tant pis.
— X2 : Je compte dans un premier temps installer les panneaux, je collerai ensuite le calicot, crois-tu qu’il sera possible d’acheter de la peinture?
— X1 : Aucun problème. Nous achèterons la perceuse.

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