Feuilleton prolétarien
Septième épisode
Répondant à un appel d’offre de la Mairie, l’association ILfautlefaire me demande de recueillir les propositions des habitants concernant une éventuelle réhabilitation d’un centre socio culturel désaffecté
LE TROISIEME JOUR
ET LA PORTE FUT OUVERTE
(Histoire de la clef)
La porte du centre culturel désaffecté, la ficelle, la serrure.
Bruits de petites cuillères tournant dans des tasses à café.
Puis bruits d’avion.
Voix lointaines, inaudibles.
Le centre culturel désaffecté est fermé clef.
Le centre culturel désaffecté est protégé par une alarme électronique.
Une fenêtre ouverte ou brisée, la porte ouverte (ou brisée) déclenche automatiquement le signal d’alarme.
Le signal d’alarme est relié au centre de police de proximité.
En cas de déclenchement de l’alarme, les policiers de proximité convergent immédiatement vers le centre culturel désaffecté.
La mise en service de cette alarme de proximité ne dépend pas de la laïcité ni de la démocratie locale ou de proximité. Le contrat de l’assurance de proximité stipule que le matériel entreposé sera remboursé en cas de vol ou de détérioration volontaire qu’à la condition expresse qu’un système d’alarme relié au poste de police de proximité soit installé dans un local indépendant qui doit être protégé par une porte blindée qui s’ouvre avec une seconde clef. L’alarme s’enclenche par un code secret.
Nous disposons de quarante cinq secondes pour sortir une fois que l’alarme a été branchée. Il faut claquer la porte blindée.
Puis claquer ensuite la portée d’entrée et de sortie du centre culturel désaffecté.
Le responsable du centre social est parti en vacances. D’habitude il fractionne ses congés, mais à chaque fois il perd des jours de congé.
Le responsable du centre social a agi. Il a pris ses vacances en une seule fois
Il ne sait pas où est la clef du centre culturel désaffecté.
Son remplaçant nous donnera la clef demain, lorsqu’il commencera son remplacement.
Le boîtier de l’alarme
Des doigts pressent les boutons
Silence
X2 n’est pas en retard. Je ne suis pas en retard. Nous ne sommes pas en retard.
Un criminel a braqué une banque. La banque était sous alarme électronique. «C’est un vigile de passage qui a confirmé avec son portable l’attaque de la banque par un fou,» précise le journaliste de la radio de proximité.
Une radio
XI et X2 vont acheter une perceuse.
La perceuse
Je vais m’occuper de la clef.
Une porte, une autre porte, un couloir.
Le responsable remplaçant du centre social n’est pas encore arrivé. Il va arriver d’un moment à l’autre. Il est en chemin. “Il est sur le point d’arriver” affirme une secrétaire blonde.
La secrétaire brune remplit une fiche.
Une femme balaie
Trois adolescents sont assis sur les marches.
Trois chaises sont inoccupées
Les trois chaises
Le responsable remplaçant du centre social entre, puis sort, puis entre. Il demande si les trois adolescents vont bien. Les trois adolescents répondent qu’ils vont bien.
Il pleut.
«Moi en tout cas je ne vous emmène pas s’il pleut, je ne vois pas l’intérêt de se promener sous la pluie,» dit un éducateur en tenue d’éducateur.
Un téléphone sonne, puis cesse de sonner.
«Vous trouvez qu’il pleut beaucoup?» me demande un des pré adolescents.
«Non» dis-je.
L’éducateur en tenue d’éducateur répète qu’il pleut. Si la pluie s’arrête, il est prêt à emmener les jeunes en début d’après-midi dans un parc d’attraction non culturel.
Mais encore une fois il ne voit pas personnellement l’intérêt de se promener dans un parc d’attraction sous une pluie battante.
«Tu ne sais pas où je peux demander le bon d’essence?» interroge l’éducateur en tenue d’éducateur. «Attends je vais essayer de te trouver un téléphone» dit la secrétaire blonde.
Le responsable remplaçant du centre social me serre la main. Il est désolé pour son retard et il a en principe la clef qui permet d’ouvrir la porte du centre culturel désaffecté. Mais malheureusement il n’est pas certain d’avoir la clef qui ouvre la porte blindée qui protège l’alarme.
Le responsable remplaçant du centre social. Vous voulez un café? (un temps).Mais ne vous inquiétez pas, on va aller essayer d’ouvrir la porte, en principe la clef qui ouvre le local de l’alarme est sur le trousseau, mais il y a eu des allées et venues et je ne suis pas certain que la clef y soit encore…Mais ne vous en faites pas, je peux téléphoner à une ou deux personnes et en théorie la femme de ménage a toutes les clefs, le seul problème est que je ne sais pas où elle est aujourd’hui, j’espère que ce n’est pas son jour de congé.. Mais ne vous inquiétez pas, on va trouver une solution
Son des petites cuillères
Moi à l’image, face à la caméra
Evidemment là je crois que je dépasse les bornes.
Je suis employé par l’association. L’association a trouvé des fonds pour me permettre de réaliser ce film. Cette indélicatesse manifeste, pour ne pas dire cette malhonnêteté intellectuelle qui alimente mes propos risque de se retourner contre moi. XI et X2 ne m’ont jamais donné l’autorisation de rapporter les propos de nos réunions privées. Le responsable remplaçant du centre social propos ne m’a pas autorisé à dévoiler le caractère privé de ses recherches.
Je ne suis pas en retard. Je fais preuve d’une ponctualité exemplaire. C’est indiscutable. Mais les personnes citées peuvent aisément se reconnaître et elles auront la possibilité de m’attaquer pour révélation de propos privés. Et c’est ça c’est inadmissible.
Mais cependant tout espoir n’est pas perdu. Ce texte est extrêmement long et il n’est pas impossible que ce texte ne soit pas lu, et que ce film ne soit jamais vu dans son intégralité.
Dans ce cas les personnes dont je rapporte les propos ne sauront jamais que j’ai rapporté leurs propos sans leurs autorisations. Et je pourrais inscrire ce film dans la fiche biographique que me demandent les organisateurs de festival et les divers subventionneurs laïcs.
Ca va ?
Vous ne vous ennuyez pas
(Un temps)
Oui mais le silence et la culpabilisation, la honte de la trahison de ceux qui vous font confiance, comment l’oublier ?
(Un temps)
Mais pour trahir il faut avoir aimé
XI Je t’aime !
(Mais je ne veux pas d’enfant, j’en ai déjà sept).
Bruits de petites cuillères
Une cafetière électrique
— Le responsable du centre social : X1 n’est pas avec vous ?»
— Moi : Nous sommes une structure autonome, chacun conserve une liberté d’action totale dans le groupe à condition de ne pas entraver la liberté d’action des autres membres du groupe. Il n’y a pas de poste de commandement.
La secrétaire ne sait pas où ont été rangées les clefs du centre culturel désaffecté. J’appelle par téléphone un policier de proximité. Il s’excuse. Il a égaré une clef.
Il téléphone ensuite à un autre éducateur
— Moi : Je ne veux pas vous embêter, mais je crois que X1 vous a demandé également un ordinateur.
— Le responsable remplaçant du centre social : Aucun problème nous avons six ordinateurs en état de marche que nous n’utilisons jamais.»
Je monte dans la voiture du responsable remplaçant du centre social.
— Le responsable remplaçant du centre social : Je ne tiens pas spécialement à l’alarme, cette alarme est exigée par l’assurance. Le quartier est un quartier paisible, mais on ne sait pas… La marmite est sous pression elle peut éclater d’un jour à l’autre. Tu vois l’autre jour nous avions invité un acteur pour donner des cours de Théâtre et bien il a pris des cailloux sur la tête… Pour moi il est clair que certains cas relèvent de la psychiatrie. J’ai surpris un gosse en train d’utiliser du matériel volé, je lui ai proposé de nous le rendre, j’ai laissé entendre que j’arrangerais au mieux l’affaire avec ses parents. En gros sur l’écran l’histoire du fusil à pompe. Mais le lendemain il est revenu avec un fusil à pompe et une cagoule, et il a tiré sur le centre et depuis il est en prison. Pourtant c’était un garçon calme, pondéré, non franchement je ne sais pas ce qui se passe dans leurs têtes.»
Le responsable remplaçant du centre social descend de la voiture. Il revient deux minutes environ deux minutes plus tard (peut être trois, je ne sais, et puis peu importe, je me fous de savoir quand il revient, IL REVIENT C’EST TOUT OK ?)
Il revient avec une nouvelle clef.
— Le responsable remplaçant du centre social : Le centre culturel désaffecté que vous occupez a une histoire, dans les années soixante dix il servait de lieux de répétition pour des groupes de musique, on a enregistré de nombreux disques en pirate et ensuite les groupes jouaient dans la ville, tout le monde venait, c’était extraordinaire, et puis après l’élection de François Mitterrand…
Moi à l’image
Là je mens, il n’a jamais dit après l’élection de François Mitterrand, il a dit vers le début des années 😯
— Et puis après le début des années 80, les mentalités ont changé, les gens ont commencé à avoir des studios d’enregistrement chez eux, et puis il fallait vendre, il ne s’agissait plus de s’exprimer, il s’agissait de vendre, si tu ne passais pas à la télé, tu étais un ringard un clochard, et tout le plaisir a disparu… Je ne sais pas pourquoi la mentalité a changé.
Moi à l’image
Devant une machine à écrire
Cher Alain Claude,
J’ai bien reçu ton dernier article qui porte pour titre «La Mémoire manipulée de l’Ecologisme»
Tout d’abord je te réitère mon soutien.
Les Amis de la Terre, Brice Lalonde et ses sbires n’ont jamais voulu que nous présentions un candidat à l’élection présidentielle. Cette candidature était pour nous le moyen de développer gratuitement nos idées sur toutes les chaînes de télévision.
Nos idées étaient simples. Nous refusions la société de consommation, nous refusions le pouvoir, nous voulions développer des réseaux d’échange, bref créer tout de suite une société à nous, ces fameuses zones libérées dont j’ai déjà parlé dans mon film «Nous voulons du chômage».
Naturellement, comme chaque fois qu’un mouvement spontané se met en place par des individus, le Pouvoir en place essaye de le récupérer, de le normaliser.
René Dumont a été la tête de pont consciente à mon sens du Parti socialiste qui voulait pour se faire élire mordre sur les marges extrêmes de la société et plus précisément sur le mouvement associatif.
Nos idées ont donc été cassées par les arrivistes, par tous ceux qui refusent de s’interroger sur le sens de leurs désirs.
D’où maintenant ces violentes attaques contre Lacan, Laborit et par contre l’encensement de Bourdieu qui se garde bien de remettre en cause le rôle du Maître, du professeur (laïque).
Aussi je pense que ton article gagnerait en efficacité si tu publiais tous les entretiens que tu as eus avec DUMONT, TOUS LES COMPTES RENDUS DES RÉUNIONS PRÉPARATOIRES qui devaient déboucher sur la campagne présidentielle.
Je ne crois pas que ce serait une œuvre de diffamation.
Il me semble que le Pouvoir se barricade aisément derrière la vie privée. Ça permet, MOI Y COMPRIS, de masquer nos mensonges, nos magouilles.
Je crois qu’il est temps de s’attaquer à cette sacro sainte notion de droit à l’image et aux secrets des propos.
Les Maires, les Elus, Législateurs, entendent ainsi privilégier leur goût de la manipulation. Car depuis que DUMONT est mort, ils se précipitent tous pour falsifier l’histoire, pour dire qu’ils l’ont connu, voir même qu’ils ont créé le Journal la Gueule Ouverte, or, c’est bien des années qu’ils ont pris le train en marche, quand notre mouvement devenait une réelle force.
Une réelle force qu’ils devaient casser puisqu’ils tentaient à substituer des rapports d’échange amoureux, amicaux, à la notion de prise de pouvoir
Aussi ma décision est prise, désormais, dans un souci de lutte et de dénonciation, du refus du compromis, je publierais toutes tes lettres.
Bien à toi
Moi
P. S. A moins bien sûr que tu t’y opposes fermement, je ne veux pas me disputer avec toi, sincèrement, il y a des jours où je crois que je franchis certaines limites et j’ai peur… Mais je ne suis pas là pour parler de mes peurs.
PIERRE MEREJKOWSKY


