Feuilleton prolétarien
Cinquième épisode
Répondant à un appel d’offre de la Mairie, l’association ILfautlefaire me demande de recueillir les propositions des habitants concernant une éventuelle réhabilitation d’un centre socio culturel désaffecté
C’est réunion de coordination
Il faut que les actions de terrain aient un suivi sur le terrain.
La secrétaire de l’Adjoint à la Culture affirme que toutes les lignes de crédit sont épuisées.
L’Adjoint à la Culture est parti en vacances, il est impossible de le joindre.
Le président du Centre Culturel accepte de trouver des fonds, mais il ne veut pas être le seul à faire un effort, c’est évident.
Les autres bureaucrates présentes ont épuisé tous leurs crédits. Il est donc impossible de trouver des fonds.
Un bref silence accueille cette information
Ils n’ont pas encore signé la convention.
Ils la signeront dans les prochaines semaines.
XI la Présidente de l’association qui m’emploie et qui me rémunère affirme que nous intervenons en tout avec trois artistes.
« Nous ne sommes pas des animateurs socio culturels» affirme X1. «Vous auriez dû me soutenir plus fermement» ajoute X1.
— Si j’accepte toutes leurs conditions nous ne serons que des animateurs qu’ils déplaceront à leur guise, ajoute X1
— Tu as raison, dis je, mais moi je veux faire un film, je suis prêt à toutes les concessions, à ta place j’aurais signé la convention qu’ils te proposent de signer, ils ont parlé de m’installer près du cirque, ça m’est égal, je suis prêt à parler avec les lions dans la cage, c’est leur responsabilité de me mettre avec les lions dans la cage.”
Les participants de la réunion sont formels.
Il faut être concret. Il faut prendre des décisions. Nous ne pouvons pas nous réfugier dans des principes, dans des notes d’intention.
L’heure est à l’action sur le terrain.
Les gens en voie d’exclusion attendent du pouvoir politique, des artistes et des associations des actes et non des paroles. La démocratie réelle est une démocratie fragile. La Mairie emmène des enfants en vacances, il n’est pas toujours aisé de trouver des fonds et il est hors de question que ces fonds soient détournés de leur fonction. Il est exclu que ces fonds soient reversés en totalité ou en partie à une action culturelle.
Cette action culturelle de l’association qui m’emploie débouchera sur l’organisation d’une Biennale d’Art Contemporain.
Cette Biennale ne coûte pas un rond à la Mairie. Il est donc normal que la Mairie nous laisse une liberté totale d’action et qu’elle ne nous impose pas un lieu d’intervention.
Nous n’utilisons pas d’attachée de presse.
Nous agissons sur le terrain en pleine connaissance de la réalité.
Nous ne sommes pas des éducateurs.
Nous sommes des artistes.
Cette biennale d’art contemporain leur coûtera moins chère que la biennale passée.
Le Maire ne signera pas une convention qui n’aura pas été soumise au vote de son conseil municipal. Les subventions sont votées à partir des budgets de l’année civile il est donc impossible d’anticiper des versements de subvention pour l’année suivante.
C’est impossible.
C’est la Loi.
«Et puis concrètement qu’allez vous faire?» interroge une bureaucrate présente à cette réunion de clarification. «Nous ne pouvons pas nous réunir sans prendre des décisions concrètes» affirme une seconde bureaucrate présente à cette réunion de clarification.
Nous n’engagerons pas les artistes déjà présents sur le terrain.
Nous n’évaluerons pas notre activité.
Nous créons les conditions d’un questionnement.
Le Centre Social a augmenté les tarifs de l’été.
Nous sommes là pour créer une synergie, pour aider les gens, pour les aider à prendre en charge le centre culturel. Nous devons répondre aux désirs de la population, nous sommes là pour créer un nouveau pôle culturel qui ne prendra pas appuie sur les quelques artistes friqués de la Capitale.
C’est une victoire pour moi, Pierre Merejkowsky. Je suis euphorique. Je suis au comble de la joie. (Hélas la chute comme dans chaque cas d’euphorie n’est pas loin)
J’ai rendez vous avec les décideurs, avec les élus.
Ils commentent mon analyse du vol de mon vélo.
Ils n’ont pas la possibilité de m’opposer le barrage leurs secrétaires.
Ils ne peuvent plus m’opposer des lettres de refus.
A la suite du départ d’O. de mon studio privé, j’avais proposé projeter des films sur le mur de la Mairie, le Maire m’avait répondu que la façade était en travaux et que ma demande pour l’instant ne pouvait aboutir.
Cette époque de demande d’envoi de dossiers, de rappels téléphoniques, de rédaction de notes d’intention est révolue.
Je suis assis sur une chaise.
Ma chaise est posée devant une table en ‘U”. Une feuille blanche est posée devant ma chaise. J’ai un stylo. Je prends des notes.
Je ne suis plus un artiste méprisé par son oncle, je ne dirais pas le nom de mon oncle, c’est inutile d’insister sur ce point, je ne veux pas être mis en examen
J’ai progressé.
Il est important de progresser.
Je suis membre du Comité Editorial de la chaîne de télévision nationale “Zaléa”.
Je discute depuis cinquante sept minutes avec des représentants de la Mairie.
Je parle du vol de mon vélo. Je ne réponds pas aux questions qui ne me sont pas posées. Je parle.
Puis je me tais.
Ils m’écoutent.
Ils sont tolérants.
Les Elus doivent être à l’écoute des artistes, des associations, des Poètes, des Cinéastes Itinérants. Et fixes.
“Pour en revenir plus précisément sur le but de nos réunions, je crois que la convention que vous nous proposez de signer est inacceptable, franchement avez vous déjà travaillé avec une Mairie?”se questionne la Directrice Adjointe du Cabinet des Adjoints.
Et puis en Juillet, les jeunes sont en vacances, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux revenir en Août, ou en Septembre., s’interroge la troisième adjointe
“On peut commencer sans eux, on n’a pas besoin d’eux, j’ai le droit de filmer la voie publique à condition de ne pas filmer les bâtiments publics, j’ai le droit de faire des interviews avec l’accord des personnes interviewées, on n’a qu’à commencer tout de suite” dis je à X1.
La cohérence est indispensable.
Les bureaucrates présents et leurs Cabinets connaissent bien la réalité sociale. Ils n’habitent pas comme moi dans la Capitale, ils sont d’ici, d’ici.
Tu comprends ce que ça veut dire ici, toi, tu es de là bas, alors ferme la.
Il est plus efficace que nous intervenions en liaison avec les éducateurs de terrain, dans un quartier bien précis, une action culturelle doit se situer dans la durée, il n’y a pas d’action de terrain si elle n’est pas cohérente.
Je répète qu’en ce qui me concerne je suis parfaitement disposé à tourner un film à proximité du cirque. J’ai fait intervenir un cochon dans un de mes films et je peux parfaitement instaurer un dialogue de terrain avec les lions. Du cirque
Nous nous éloignons du sujet.
Il faut réfléchir et prendre des décisions concrètes.
Nous ne pouvons pas multiplier les réunions.
Les réunions doivent avancer. Elles doivent déboucher sur des décisions concrètes.
Il faut être à l’écoute des Jeunes. Les Jeunes ont besoin d’être écoutés.
Nous vous apportons la possibilité d’organiser une Biennale financée par le Ministère de la Culture, cette Biennale ne coûtera pas un rond
à la Ville. Et vous voudriez en échange que nous planifions nos heures. Il n’en n’est pas question.
«Vous auriez du me soutenir, vous ne comprenez pas les enjeux» explique XI
«Je ne suis pas forcé de dire amen à toutes tes paroles»dit X2
«Oui mais moi je veux réaliser un film et je suis prêt à tous les compromis. Je suis encore une fois prêt à faire le film avec les lions» dis-je.


