Neuvième épisode

Répondant à un appel d’offre de la Mairie, l’association ILfautlefaire me demande de recueillir les propositions des habitants concernant une éventuelle réhabilitation d’un centre socio culturel désaffecté

LE CINQUIEME JOUR

L’ECRIT

«POUR UN FRONT UNIQUE CASSEUR» écrit sur le panneau d’affichage

— Moi : Tu crois qu’ils ne vont pas les arracher les panneaux
— X2 : Je ne vois pas l’intérêt, ces plaques de contreplaqué valent à peine cent balles franchement je ne vois pas l’intérêt de les arracher.

L’annuaire, page jaune, ouvert à la rubrique sexologue

— Moi : Je ne suis pas un irresponsable. Je ne concentre pas ma réflexion sur le seul vol de ma bicyclette. Cette bicyclette jaune était très vieille. J’ai eu largement l’occasion de la rentabiliser. Elle m’a économisé plusieurs fois le prix d’un abonnement d’une carte orange mensuelle. Sur cette question, je ne suis pas déficitaire.
Je ne suis pas, encore une fois, un irresponsable.
Je suis parfaitement au courant des réalités économiques qui m’entourent. Voir même, pour être plus précis, qui m’encercle.
Cette série de comptes rendus exhaustifs mais forcément déformés par mon psychisme, ne présente peut être qu’un intérêt bien limité au regard des grandes questions qui agitent le monde et sa mondialisation.
Ces comptes rendus exhaustifs présentent peut être tous les symptômes d’un manque de réflexion, voir même d’une grande paresse. N’ayons pas peur des mots. Et même, j’ose le dire, et le proclamer, du refus d’une interrogation.
Nous ne sommes pas là pour asséner des slogans provocateurs du genre « pour un front uni islamiste casseur intello trotskiste libertaire.»

Nous et surtout je suis là pour m’interroger.

L’homme et la femme doivent s’interroger. C’est évident.

— Moi à l’image : Je m’interroge.
— Moi à l’image : les cents pas dans le centre (sans mon visage).
— Moi : Je ne suis pas un scribe. Je ne suis pas un bouffon. Je suis un artiste.
L’Ecrit ne m’appartient pas. Il faut faire (une pause), il faut faire preuve d’honnêteté intellectuelle.
Le compte rendu de ces conversations parfaitement privées présente toutes les caractéristiques d’une désastreuse tentative. Il s’agit ni plus moins de liquider la notion d’écoulement du temps. Il s’agit de s’approprier le temps. Afin d’échapper à l’abîme.
— Je ne veux pas tomber dans l’abîme.

L’annuaire, page jaune, ouvert à la rubrique sexologue.
Il est peut être judicieux de songer à mettre en chantier un second film qui lui sera présentable puisque cohérent
Car il découlera D’UNE CREATION ORIGINALE.
En cas de graves conflits, voir d’expulsion éventuelle de ma propre personne par des forces qui restent pour l’instant cachées, je pourrais présenter un film qui aurait le mérite d’exister. En un mot, je vais demander aux associations de la Ville de participer à un questionnement autour de la notion d’enfermement à partir du phénomène de la diffusion de la série réaliste intitulée «LOFT Story »

Je ne suis pas, encore une fois, suicidaire.
Impliquer les associations de la Ville dans un de mes projets permettra de renforcer mon implantation. Il deviendra pratiquement impossible de m’expulser sans indemnité de licenciement.

La vie est un échange. Elle ne peut se cantonner à une interrogation personnelle.

Le mot «sexologue».
Son : un téléphone, sa tonalité, les touches tapotées.
— Bonjour madame. Je suis actuellement en train de réaliser un film dans le cadre d’un atelier d’artiste itinérant qui agit en partenariat avec le centre social, la mairie, la Ville, le Département, la Région, le Ministère et l’Etat. Je suis actuellement enfermé dans un centre culturel désaffecté mais qui a eu un passé. Lorsque je dis que je suis enfermé, c’est une image (puisque naturellement je suis cinéaste, hi hi hi). Mon cahier des charges librement consenti consiste à réaliser un film entre neuf et midi le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi dans ce centre culturel désaffecté. J’aimerais proposer aux membres de votre association de nous interroger sur cette notion d’enfermement. Le moyen le plus simple consisterait à interroger vos adhérents, ou les personnes en voie de fragilisation dont vous avez la charge, et de nous questionner, tous, sur la vision que nous avons eu de la série télévisée loft story
Un temps, le combiné téléphonique.

— Vous me conseiller d’écrire un courrier. Bien sûr, je comprends, c’est préférable… Et vous ne savez pas si je pourrais afficher ma proposition dans vos locaux. La décision ne dépend pas de vous… Bien sûr… Et quelle est l’intitulé exact s’il vous plaît de votre association. Ah très bien. L’intitulé exact de votre association c’est donc : «ASE », c’est une association solidaire pour la protection de l’Enfance… Bien sûr. Je vous remercie. Bonne journée madame. Je vous prie de croire, madame, en l’assurance de mes sentiments les meilleurs.
Bien sûr.
Un panneau blanc fixé contre les barbelés
La perceuse

— Un enfant : S’il vous plaît, monsieur, ça vous dérange si on joue au basket ?
— Moi : Non
— Un autre enfant : On peut écrire ce qu’on veut sur les panneaux ?
— Moi : Oui. Nous sommes au service des habitants.
— L’enfant : Parce que moi je croyais que c’était défendu. (un temps) Je pensais que vous alliez écrire sur ce panneau tout ce que nous n’aurions pas le droit de faire dans ce centre.

Un panneau fixé sur le grillage
Bruit d’avion

— Une femme âgée : Vous êtes de la Mairie?
— X1 : Nous ne travaillons pas avec la Mairie. Nous sommes en partenariat avec la Mairie.
— La femme âgée : J’aimerais bien que vous interveniez auprès de la Mairie. Je paye des impôts locaux, je paye plus de 3000F par an et je ne trouve pas ça normal que les noirs fassent pipi sur les arbres. Les jeunes ont le droit de s’amuser, c’est une affaire entendue, mais ce n’est pas une raison pour tout dégrader.
— X1 :  Ces panneaux sont à votre disposition. Nous ne considérons pas que l’Art doive appartenir à une élite et c’est pour cette raison que notre pratique artistique s’inscrit dans le quotidien.
— X2 : Ces panneaux sont destinés à vous donner la parole, nous vous invitons à décider de la future utilisation de ce centre culturel désaffecté.
— La femme âgée : Je n’ai rien contre les jeunes ni contre les noirs, mais tout de même, les impôts que nous payons représentent un certaine somme dans l’année, je ne me plaints pas, notez bien, nous sommes dans un quartier tranquille, et surtout si vous venez entre neuf heures et midi, vous ne serez pas dérangés, à cette heure ci, les jeunes ils dorment, c’est la nuit qu’ils font leur trafic, alors vous pensez bien ils ne sont pas levés avant deux heures de l’après midi.

Des mobylettes tournent et tournent.
Le calicot annonçant la mise en place d’un atelier itinérant le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi de 09 heures à 12 heures.

— Moi : Vous êtes de la Mairie. Non je ne suis pas de la Mairie. Ici, on est tranquille, c’est un quartier tranquille. Les jeunes ne sont pas tous encore rentrés. Je n’aimerais pas que mon gosse passe l’été ici. Les mobylettes tournent et tournent. Les avions volent. Le supersonique ne vole pas. Autrefois aussi il s’agissait d’entrer en contact avec les viticulteurs. Comment allions nous faire pour entrer en contact avec les viticulteurs?
Les poubelles ont été ramassées. Les réunions succédaient aux réunions. Il fallait créer une base militante avec le milieu viticole. J’avais quitté la Ville, la maison, mes amis. Je haïssais l’amant de ma copine, dans la cave viticole, je pesais les grappes de raison, le parti n’était pas encore créé, nous ne cherchions pas à nous présenter aux élections, je vendais mes écrits sur les marchés, dans les librairies, j’attendais. J’attendais. Il ne pleut pas.

Les panneaux
Le sol entre les barbelés et l’entrée du centre.
Le bruit de la machine à écrire. De plus en plus fort
lls n’ont pas été arrachés. Le calicot est tendu. Les lettres adhésives adhèrent sur le calicot.
Ils s’approchent.
Ils sont deux.
Ils contournent le tas de poubelles.
Ils marchent le long des barbelés
Ils s’arrêtent devant moi.
Ils vont me parler. Ils se penchent vers moi.

Arrêt de la machine à écrire.

Ca y est
ILS ME PARLENT
JE NOUS SOMMES EN CONTACT AVEC LA POPULATION
LE CONTACT EST ETABLI
En avant.
La ligne est juste nous sommes à l’heure.
Nous ne serons plus jamais en retard.
Le calicot n’a pas été arraché.
Les panneaux n’ont pas été démolis.
La jonction est faite.
Le mouvement est en marche.

CAMARADES !
— Le premier jeune me demande : C’est vrai qu’ont peut écrire ce qu’on veut sur les panneaux ?
— Je réponds par l’affirmative : Demandez à X1 ou à X2 un pinceau et de la peinture.

Ils ressortent avec le panneau et le pinceau.
Le panneau avec l’inscription.
— Moi : Ils ont écrit : Avis aux habitants qui désirent avoir une Mosquée dans le Club.

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