Tell Me Lies

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Tell Me Lies est un film américain et britannique réalisé par Peter Brook en 1968. Enfin restauré en 2012, il est rendu au public après 50 ans d'invisibilité. 

Le film politique et rock, brulot anti-Vietnam, totalement inédit. A l'époque considéré comme un film expérimental représentatif de la contre culture et des contre pouvoirs qui s'exprimaient alors. Et qui comme toujours nous ramène comme un miroir à notre époque.

Trois acteurs londoniens, obsédés par la photo d'un petit vietnamien blessé, essaient de comprendre la spirale de la violence de la guerre du Viêt Nam. Les discussions et témoignages sur les événements clés montrent l'absurdité de la guerre, avec une utilisation puissante de chansons satiriques et une ironie dévastatrice.
Ce film a été sélectionné à la Mostra de Venise en 1968 (mention spéciale du Jury et Prix de la Critique Luis Bunuel). La nouvelle version sort en sélection officielle à la Mostra de Venise 2012.

Realisation Peter Brook
Adaptation Peter Brook, Denis Cannan, Michael Kustow, Michael Scott
Musique Richard Peaslee

Avec Mark Jones, Pauline Munro, Eric Allan, Robert Langdon Lloyd, Mary Allen, Ian Hogg, Glenda Jackson, Joanne Lindsay, Hugh Sullivan, Kingsley Amis, peggy Ashcroft, James Cameron, Stokely Carmichael, Tom Driberg, Paul Scofield

Peter Brook nous dit : 

« Nous étions sept – Michael Kustow, Adrian Mitchell, Denis Cannan, Albert Hunt, Richard Peaslee, Sally Jacobs et moi-même – rapidement rejoints par beaucoup de ceux qui avaient participé à l’aventure de Marat-Sade.

Nous étions tous d’accord pour dire – à une époque où l’idée du théâtre engagé était de plus en plus en vogue, et ce souvent dans sa forme la plus véhémente – que le théâtre ne peut pas changer le monde. D’un autre côté, si l’on est proche de ce monde en évolution constante, alors le monde peut changer le théâtre. Nous prenions conscience du fait que le théâtre anglais, se débarrassant un peu de sa complaisance bourgeoise profondément enracinée, commençait à affronter des problèmes locaux, les questions de classe, les couples inadaptés, les origines cachées des complexes sexuels. Mais quel était ce monde ? Seule cette petite île, l’Angleterre, se tenait à une distance confortable des horreurs d’une guerre dans laquelle les Américains étaient à la fois criminels et victimes. N’était-ce vraiment pas notre affaire? De là est venu le titre – deux lettres sans ponctuation – « US » – les États-Unis ou us (nous). Nous avions le sentiment instinctif que cette guerre ne pouvait pas concerner exclusivement l’autre côté de la planète. Elle était devenue pour nous une question brûlante.

L’ouverture du film, Tell Me Lies, réalisé deux ans plus tard d’après la pièce « US », présente un jeune couple, Bob Lloyd et Pauline Munro, qui regarde dans un magazine la photo d’un enfant vietnamien atrocement mutilé. La vie de ces jeunes gens change immédiatement. Ils s’interrogent : le tout Londres est-il au courant, se sent-il concerné ?

Pour notre petite troupe de la Royal Shakespeare Company, les images d’un Viêtnam brûlé au napalm étaient tout aussi choquantes. Nous avions notre domaine d’expression, le théâtre. Et nous constations qu’aucune pièce ne touchait à ce thème, pas même parmi la pile de manuscrits soumis chaque jour au Département Littéraire par des auteurs en herbe. Alors comment agir ? La réponse était évidente. Nous avions une troupe d’acteurs à notre disposition, nous pouvions fixer une date de production. Cela suffisait – le problème du Vietnam pouvait être exposé chez nous, ici, devant un public ordinaire, au lieu d’une énième Comédie des Erreurs. Mais comment ? Nous n’avions pas de réponse, mais l’urgence était clairement notre moteur. Et nous n’étions que quelques-uns – auteurs, metteurs en scène, comédiens – à confronter ensemble l’inconnu. Le thème était évident : « Que se passe-t-il et pourquoi ? » Il fallait pour cela explorer tous les aspects à la fois. Nous devions à tout prix être prêts et monter une pièce en évitant les clichés – les idées préconçues de la gauche, de la droite et des extrémistes de tout bord. Les jugements et autres attitudes moralisatrices abondaient déjà dans les quotidiens et les hebdomadaires. Pouvions-nous commencer par enquêter sans juger ? Nous étions tous d’accord sur un premier sacrifice : pour respecter nos délais et réussir au mieux cette entreprise, notre objectif ne devait pas être artistique. Si le produit final ne satisfaisait pas les exigences culturelles ayant motivé tant de travail par le pass, alors tant pis. Nous serions peut-être bruts, mais il était plus important d’être prêts.

Nous nous sommes donc mis au travail. Des rencontres avec des fonctionnaires, des
diplomates,des journalises – dissidents, opposants, anarchistes. Des improvisations quotidiennes à partir d’informations dénichées dans la presse, ou de trouvailles de comédiens explorant sans merci, en leur for intérieur, les Vietnamiens du Nord et du Sud qui les habitaient. Les séances étaient intenses, exténuantes, pleines de défis, dirigées par un metteur en scène polonais alors inconnu, Grotowski. Il y avait aussi des discussions, des débats, des fragments de texte, des croquis de scénographe. Tous les jours à l’heure du déjeuner, nous accueillions un invité qui rentrait tout juste d’un centre névralgique du conflit. Improviser avec humour et angoisse. Puis, petit à petit, par tâtonnements, une forme est apparue. Le feu est devenu une image clé – le moine Bouddhiste qui s’immole en signe de protestation, le Quaker américain qui fait de même sur les marches du Pentagone – ainsi que les formes anarchiques et surréalistes de contestation utilisées par les jeunes Américains, comme ce jeune ouvrier agricole qui déverse un seau de bouse de vache sur les dossiers du bureau de recrutement. Il s’appelait Barry Bondhus et il a inspiré à Adrian Mitchell et Richard Peaslee une ballade narrative endiablée.

Il est devenu clair que la pièce devait être un vrai spectacle, à la mode élisabéthaine que la Royal Shakespeare Company était en train de redécouvrir : le sérieux devait être animé par le vulgaire et le sentiment d’indignation devait passer par l’utilisation provocante du scandale.
Sally Jacobs a conçu un décor flamboyant, encadré de postes de télévision et dominé par l’immense figurine d’un pilote américain mort survolant l’avant-scène, son pantalon troué par un pénis géant en forme de bombe. Ce qui a conduit notre cher régisseur, après plusieurs nuits sans sommeil, à nous dénoncer secrètement pour obscénité à Lord Chamberlain, le censeur de l’époque.

De même, l’ambassade américaine a envoyé des représentants auprès des administrateurs de la Royal Shakespeare Company, pour voir s’il y avait un moyen d’interdire tout bonnement la pièce. Lord Chamberlain a convoqué le président du conseil d’administration dans son bureau, tout déterminé qu’il était à mettre un terme au spectacle. Il l’a regardé droit dans les yeux et lui a posé la question suivante: « Allez-vous présenter une répétition générale de cette pièce ? » « Oui ». « A votre avis, si l’ambassadeur américain assiste à cette répétition, quittera-t-il la salle avant la fin ? ». Le président n’a pas tout de suite répondu. « Non, monsieur. Pas s’il reste jusqu’au bout. » L’élégance de cette réponse d’un gentleman anglais à un autre a donné lieu à un sympathique « Vous avez le feu vert. ».

La soirée se scindait en deux parties. La première était un collage de contradictions, la deuxième un dialogue très dense écrit pas Denis Cannan et interprété par Glenda Jackson sur le thème de l’immolation de soi comme protestation. La fin de la pièce surgissait naturellement, inévitablement. Nous avons lâché des papillons vivants dans l’auditorium, une image pleine de magie et de joie. Puis Bob Lloyd s’est emparé d’un papillon, a sorti son briquet et approché lentement le papillon de la flamme, qui a détruit ce minuscule fragment de vie. Bien sûr, il s’agissait pour nous seulement d’un papier blanc plié en deux. C’était un tour, un truc, et il a marché : pour le public, le choc aété total. Plus personne ne bougeait.
Le silence a été brisé par un spectateur scandalisé, dont la pensée politique n’avait pas été suivie, qui s’est exclamé : « Est-ce vous qui nous attendez ou nous qui vous attendons ? ». Une autre fois, une voix pleine de colère s’est élevée : « Vas-y ! Dépêche-toi ! ».Une femme a bondi sur la scène, arraché le papier de la main de Bob et crié « Vous voyez, on peut toujours faire quelque chose ! ». Bob a dit : « Elle ne pouvait pas mettre un terme à la guerre au Viêtnam. Mais elle pouvait empêcher un acte de cruauté dans un théâtre londonien. »
Le plus important est que presque tous les soirs, après un silence qui durait parfois jusqu’à quinze minutes, quelqu’un parlait. Ce qui conduisait toujours à une discussion, riche de cette réflexion longue et silencieuse, d’une qualité que je n’avais jamais rencontrée jusqu’alors, à cette époque de clichés faciles.

On affrontait ses contradictions, on révisait son jugement.
Tel était notre espoir, notre objectif. Le temps d’un instant, le théâtre engagé est devenu réalité. » – Septembre 2010

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