Claude Lanzmann : « Madame Pellerin, n’interdisez pas la sortie du film “Salafistes” ! »

Omar Ould Hamaha, chef militaire du Mujao et lieutenant de Belmokhtar, dans le documentaire français de Lemine Ould M. Salem et François Margolin, "Salafistes", dont la sortie en salles prévue le 27 janvier n'est pas encore garantie par le gouvernement. © LEMINE OULD SALEM

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La sortie du film «Salafistes» a soulevé des polémiques et de lourdes hésitations : faut-il censurer ou no, peut-on tout montrer ? Finalement Fleur Pèlerin a opté pour une demie mesure : l'interdiction aux mineurs de 18 ans.

Nous reproduisons ici un texte de Claude Lanzmann, cinéaste et écrivain, réalisateur entre autre de Choa, qui appelle le gouvernement à ne pas interdire ce film.

Le Monde.fr | 25.01.2016 à 17h18 • Mis à jour le 27.01.2016 à 15h07

Le documentaire Salafistes, réalisé par François Margolin et Lemine Ould Salem, montre la réalité des djihadistes au Sahel. Sa sortie, normalement prévue le 27 janvier, a reçu un avis négatif du ministère de l’intérieur pour sa diffusion. Dans une tribune au Monde, le cinéaste et écrivain Claude Lanzmann appelle le gouvernement à autoriser la diffusion de ce film.

« J’apprends avec consternation qu’une inqualifiable conjuration se trame pour interdire la sortie en salles de Salafistes, film de François Margolin et Lemine Ould Salem, véritable chef-d’œuvre éclairant comme jamais aucun livre, aucun « spécialiste » de l’Islam ne l’a fait, la vie quotidienne sous la « charia », à Tombouctou, en Mauritanie , au Mali , en Tunisie , en Irak . On comprend, à voir et écouter les protagonistes du film propager leur idéologie sans faille, verrouillée à triple tour, que tout espoir d’un changement, d’une amélioration, d’une entente avec eux est illusoire et vain. Salafistes est d’une grande beauté formelle, rapide, efficace, très intelligent : on est pris, emporté dès la première image, saisi par la cruauté tranquille des intervenants et des irruptions involontaires de comique, qui naissent précisément de la radicale absence d’humour de ces suppôts de Dieu et du Prophète, dont on dirait qu’ils sont leurs plus proches parents.

Margolin ne cache rien des lois minutieuses de la « charia » et de l’exécution des sentences, d’où toute pitié est exclue. Le pire sans doute est que les victimes condamnées à avoir , sous nos yeux, la main coupée, ou à être décapitées, ne cessent d’énoncer, avec une voix aussi puissante que celle du bourreau qui se tient auprès d’eux, leurs péchés et la culpabilité des Etats-Unis et des Juifs.

C’est un préposé du ministère de l’intérieur, sourd à tout argument, qui mène infatigablement cette sinistre offensive contre le film, mobilisant les diverses commissions cinématographiques, qui hésitaient à censurer totalement la sortie du film, mais s’accordaient sur l’interdiction aux moins de dix-huit ans, ce qui était une autre façon de tuer sa carrière. Sourd, aveugle et têtu, ce préposé du ministère de l’intérieur range Salafistes dans la catégorie « apologie du terrorisme ». La bêtise est partout. Aux dernières nouvelles, c’est à Fleur Pellerin, ministre de la culture , que doit revenir la décision finale. On pourrait rêver qu’avec une identité aussi irénique elle tranche pour la liberté (la dernière interdiction d’un film date de 1962, pendant la guerre d’Algérie , quand la police parisienne jetait dans la Seine les manifestants du FLN).

J’en appelle à Manuel Valls , le premier ministre, qui a d’autres titres à entrer dans l’Histoire que de permettre une aussi honteuse censure.

Claude Lanzmann est écrivain et cinéaste. Il prépare actuellement, avec François Margolin, un film sur la Corée du Nord .

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